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M120

44C

dimanche 25 janvier 2015, par Guillaume Vissac

La chambre est dans l’ombre. Cette ombre est
verte. Il y a une tête humaine sous quelques
mèches blondes. Le bras que tu cherches avec
les doigts est inerte, le pouls s’effrite au
bout des ongles. Menus battements précipités
& quelques pulsations irrégulières, infimes,
un fil de tissu décousu. Puis, entre la tête
humaine & toi, une seringue qu’on remplit au
jugé, avec les doigts mais sans le coeur. Tu
lui plantes machinalement une injection dans
la peau. Ça ne sert à rien. La mâchoire vide
de la jeune fille se contracte & puis tombe,
retombe en pendant... Dire les choses à voix
haute, c’est les faire entrer dans la sphère
de la réalité. Tu dis, elle est morte. Il va
falloir le dire à la mère & il va falloir le
dire à celui qui était censé devenir un mari
mais qui restera à jamais celui qui l’a tuée
& rien de plus. Il enlève sa veste noire. Il
retrousse lentement la manche de sa chemise.
La morphine rentre en lui comme la morve lui
couvre les yeux & lui enfile un masque blanc
sur la figure. Dans un quart d’heure, un peu
plus peut-être, il va s’endormir en lui-même
& basculer dans ses épaules. Il y a du bruit
& des crissements de pas & de tissu froissé.


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Rencontre avec la mourante. Une injection pour la forme. Elle est morte. Il faut dire la mort à voix haute & prévenir les proches.


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Notes


Cf. Récits d’un jeune médecin, « La tempête de neige » (Livre de Poche), P. 51-53.

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