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M156

44C

mardi 3 mars 2015, par Guillaume Vissac

Tu regardes tes yeux en surbrillance dans la
fenêtre. Tu regardes la fenêtre d’Anna. Elle
rutile d’une lueur maladive & pleine de marc
avant de s’éteindre. Tout le monde est parti
à présent. Le salon est vide & les murs sont
froids & pas un mot n’est resté accroché sur
la surface du sol ou du plafond. C’est fini,
c’est disparu tout ça, cette soirée, ce son,
cette chaleur humaine. Tout s’est évanoui. À
la tempête s’est ajouté une sorte de soir de
décembre à la texture opaque (un rideau noir
a semble-t-il goûté le ciel ou la terre avec
son museau tout froissé). Tu as le corps sur
le bord des pieds, tu marches de haut en bas
dans les lames de ton cabinet, le parquet ou
le lino du sol craque sous tes pieds, un peu
de fuel macère dans les tuyaux attiédis & on
entend quelque part de la croûte croquée par
un rongeur sans moustache & sans yeux. Tu ne
sais plus très bien ce que tu as dit (ou non
dit) le long de cette soirée, & tu regrettes
parfois des mots (ou des absences de mots) &
s’il était possible de revenir en arrière au
galop pour revivre une seconde fois le cours
de cette même soirée, tu ne dirais plus rien
de ce que tu as dit & tu pencherais d’autres
formes dans ta bouche, d’autres sons au fond
de ton larynx & tout serait différent. Tu en
es à parler tout seul, dans ta tête ou alors
au-delà de ta tête, à te dire des fadaises &
des sons convaincus, ça a un rapport avec la
ténèbre, le temps qu’il faudra rester coincé
ici dans ce trou perdu, du sucre en morceaux
& d’autres choses encore, peu intelligibles.


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M156 , version 4 (3 mars 2015)

Tu regardes tes yeux en surbrillance dans la
fenêtre. Tu regardes la fenêtre d’Anna. Elle
rutile brille d’une lueur maladive & pleine de marc
avant de s’éteindre. Tout le monde est parti
à présent. Le salon est vide & les murs sont
froids & pas un mot n’est resté accroché sur
la surface du sol ou du plafond. C’est fini,
c’est disparu tout ça, cette soirée, ce son,
cette chaleur humaine. Tout s’est évanoui. À
la tempête s’est ajouté une sorte de soir de
décembre à la texture opaque (un rideau noir
a semble-t-il goûté le ciel ou la terre avec
son museau tout froissé). Tu as le corps sur
le bord des pieds, tu marches de haut en bas
dans les lames de ton cabinet, le parquet ou
le lino du sol craque sous tes pieds, un peu
de fuel macère dans les tuyaux attiédis & on
entend quelque part de la croûte croquée par
un rongeur sans moustache & sans yeux. Tu ne
sais plus très bien ce que tu as dit (ou non
dit) le long de cette soirée, & tu regrettes
parfois des mots (ou des absences de mots) &
s’il était possible de revenir en arrière au
galop pour revivre une seconde fois le cours
de cette même soirée, tu ne dirais plus rien
de ce que tu as dit & tu pencherais d’autres
formes dans ta bouche, d’autres sons au fond
de ton larynx & tout serait différent. Tu en
es à parler tout seul, dans ta tête ou alors
au-delà de ta tête, à te dire des fadaises &
des sons convaincus, ça a un rapport avec la
ténèbre, le temps qu’il faudra rester coincé
ici dans ce trou perdu, du sucre en morceaux
& d’autres choses encore, peu intelligibles.

M156 , version 3 (3 mars 2015)

Tu regardes par la fenêtre. Tout le monde est parti désormais. Tu repenses à cette soirée & à ce que tu as dit & non dit. Tu aimerais tout refaire différemment. Tu rumines.

Le poêle avait été refermé depuis longtemps. Mes hôtes avaient regagné leur pavillon. J’avais vu la fenêtre d’Anna briller quelque temps d’une lueur un peu blafarde, puis s’éteindre. Tout s’était évanoui. À la tempête s’était ajouté un soir de décembre des plus opaques, et un rideau noir avait dérobé à ma vue et le ciel et la terre.
Je faisais les cent pas dans mon cabinet, le plancher grinçait sous mes pieds, le poêle de faïence répandait sa chaleur et on entendait quelque part le chahut d’une souris affairée.
« Eh bien, non ! méditais-je ; je me battrai contre les ténèbres d’Egypte autant de temps que le destin me retiendra ici, dans ce trou perdu. Du sucre en morceaux... Non, mais dites-moi...! »

°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°
Tu regardes tes yeux en surbrillance dans la
fenêtre. Tu regardes la fenêtre d’Anna. Elle
brille quelques minutes d’une lueur maladive & pleine de marc
avant de s’éteindre. Tout le monde est parti
à présent. Le salon est vide & les murs sont
froids & pas un mot n’est resté accroché sur
la surface du sol ou du plafond. C’est fini,
c’est disparu tout ça, cette soirée, ce son,
cette chaleur humaine. Tout s’est évanoui. À
A
la tempête s’est ajouté une sorte de soir de
décembre à la texture opaque (un rideau noir
a semble-t-il goûté le ciel ou la terre avec
son museau tout froissé). Tu as le corps sur
le bord des pieds, tu marches de haut en bas
dans les lames de ton cabinet, le parquet ou
le lino du sol craque sous tes pieds, un peu
de fuel macère dans les tuyaux attiédis chauffés & on
entend quelque part de la croûte croquée par
un rongeur sans moustache & sans yeux. Tu ne
sais plus très bien ce que tu as dit (ou non
dit) le long de cette soirée, & tu regrettes
parfois des mots (ou des absences de mots) &
s’il était possible de revenir en arrière au
galop pour revivre une seconde fois le cours
de cette même soirée, tu ne dirais plus rien
de ce que tu as dit & tu pencherais d’autres
formes dans ta bouche, d’autres sons au fond
de ton larynx & tout serait différent.
Tu en
es à parler tout seul, dans ta tête ou alors
au-delà de ta tête, à te dire des fadaises &
des sons convaincus, ça a un rapport avec la
ténèbre, le temps qu’il faudra rester coincé
ici dans ce trou perdu, du sucre en morceaux
& d’autres choses encore, peu intelligibles.

M156 , version 2 (3 mars 2015)

Le poêle avait été refermé depuis longtemps. Mes hôtes avaient regagné leur pavillon. J’avais vu la fenêtre d’Anna briller quelque temps d’une lueur un peu blafarde, puis s’éteindre. Tout s’était évanoui. À la tempête s’était ajouté un soir de décembre des plus opaques, et un rideau noir avait dérobé à ma vue et le ciel et la terre.
Je faisais les cent pas dans mon cabinet, le plancher grinçait sous mes pieds, le poêle de faïence répandait sa chaleur et on entendait quelque part le chahut d’une souris affairée.
« Eh bien, non ! méditais-je ; je me battrai contre les ténèbres d’Egypte autant de temps que le destin me retiendra ici, dans ce trou perdu. Du sucre en morceaux... Non, mais dites-moi...! »

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Tu regardes tes yeux en surbrillance dans la
fenêtre. Tu regardes la fenêtre d’Anna. Elle
brille quelques minutes d’une lueur maladive
avant de s’éteindre. Tout le monde est parti
à présent. Le salon est vide & les murs sont
froids & pas un mot n’est resté accroché sur
la surface du sol ou du plafond. C’est fini,
c’est disparu tout ça, cette soirée, ce son,
cette chaleur humaine. Tout s’est évanoui. A
la tempête s’est ajouté une sorte de soir de
décembre à la texture opaque (un rideau noir
a semble-t-il goûté le ciel ou la terre avec
son museau tout froissé). Tu as le corps sur
le bord des pieds, tu marches de haut en bas
dans les lames de ton cabinet, le parquet ou
le lino du sol craque sous tes pieds, un peu
de fuel macère dans les tuyaux chauffés & on
entend quelque part de la croûte croquée par
un rongeur sans moustache & sans yeux. Tu en
es à parler tout seul, dans ta tête ou alors
au-delà de ta tête, à te dire des fadaises &
des sons convaincus, ça a un rapport avec la
ténèbre, le temps qu’il faudra rester coincé
ici dans ce trou perdu, du sucre en morceaux
& d’autres choses encore, peu intelligibles.

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Tu regardes par la fenêtre. Tout le monde est parti désormais. Tu repenses à cette soirée & à ce que tu as dit & non dit. Tu aimerais tout refaire différemment. Tu rumines.


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Notes


Cf. Récits d’un jeune médecin, « Les ténèbres d’Egypte » (Livre de Poche), P. 66.

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