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M16

44C

lundi 13 octobre 2014, par Guillaume Vissac

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Quelqu’un fait irruption. Tu ne sais pas qui
il est, d’où il sort, si la vieille Fiat qui
est passée devant la fenêtre en grinçant est
la sienne, si sa tête est humaine, si le sel
de ses cernes signifie quelque chose, si ses
yeux sont les 2 yeux d’un fou, si sa barbe &
ses sourcils sont dérivés du barbelé, si ses
dents sont moisies, si sa parka est ouverte,
fermée, & si dessous il est enroulé sous des
bandelettes humaines ou nu comme un fauve en
cavale. Il se signe la tête & le plexus, les
épaules & le torse qu’il tient caché sous la
toile synthétique. Doudoune & pas parka, pas
grave. Il se tape le crâne contre le sol, ça
ou l’inverse. Tu te dis t’es foutu. À lui tu
marmonnes des qu’est-ce que vous foutez mais
qu’est-ce que vous foutez ? Tu le tires, par
la manche tu le tires, mais la doudoune fait
de l’huile & elle glisse. Sa peau contracte,
dessèche, diffracte son visage. Son visage a
la gueule d’un visage mitraillé. Il essaye &
il essaye de parler, il grésille, bafouille,
collectionne des mots sans suite. Il dit, mo
nsieur le docteur, ah, sieur le docteur, mon
unique, mon unique, mon unique, nom de Dieu,
ah, oh, pourquoi, pourquoi moi, pourquoi ell
e, pour quoi ça nous arrive, pourquoi on a m
érité ça, putain, pourquoi, hein, c’est pour
quoi que ça nous tombe... C’est la voix d’un
mec d’une quelconque vingtaine d’années & il
se tord les bras & il se pète la tête au sol
& il racle son visage sur les cailles grises
du carrelage, il y a du sang qui colle, sang
de synthèse & noir, très noir, grumeleux, la
texture suave & épaisse, carbonique. Tu dis,
mais qu’est-ce qui s’est passé ? Ton visage,
ton précieux vrai visage, est cryogénisé. Il
y a de la salive dans ta bouche, des litres,
& il y a au milieu de cette crache comme une
langue rêche, si rêche, que l’eau s’évapore.


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{Révisions}

1 révision

M16 , version 2 (13 octobre 2014)

Quelqu’un fait irruption. Se tape la tête par terre. Murmure des « mon unique ». Toi : « mais qu’est-ce qui s’est passé ? »

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Quelqu’un fait irruption. Tu ne sais pas qui
il est, d’où il sort, si la vieille Fiat qui
est passée devant la fenêtre en grinçant est
la sienne, si sa tête est humaine, si le sel
de ses cernes signifie quelque chose, si ses
yeux sont les 2 yeux d’un fou, si sa barbe &
ses sourcils sont dérivés du barbelé, si ses
dents sont moisies, si sa parka est ouverte,
fermée, & si dessous il est enroulé sous des
bandelettes humaines ou nu comme un fauve en
cavale. Il se signe la tête & le plexus, les
épaules & le torse qu’il tient caché sous la
toile synthétique. Doudoune & pas parka, pas
grave. Il se tape le crâne contre le sol, ça
ou l’inverse. Tu te dis t’es foutu. À lui tu
marmonnes des qu’est-ce que vous foutez mais
qu’est-ce que vous foutez ? Tu le tires, par
la manche tu le tires, mais la doudoune fait
de l’huile & elle glisse. Sa peau contracte,
dessèche, diffracte son visage. Son visage a
la gueule d’un visage mitraillé. Il essaye &
il essaye de parler, il grésille, bafouille,
collectionne des mots sans suite. Il dit, mo
nsieur le docteur, ah, sieur le docteur, mon
unique, mon unique, mon unique, nom de Dieu,
ah, oh, pourquoi, pourquoi moi, pourquoi ell
e, pour quoi ça nous arrive, pourquoi on a m
érité ça, putain, pourquoi, hein, c’est pour
quoi que ça nous tombe... C’est la voix d’un
mec d’une quelconque vingtaine d’années & il
se tord les bras & il se pète la tête au sol
& il racle son visage sur les cailles grises
du carrelage, il y a du sang qui colle, sang
de synthèse & noir, très noir, grumeleux, la
texture suave & épaisse, carbonique. Tu dis,
mais qu’est-ce qui s’est passé ? Ton visage,
ton précieux vrai visage, est cryogénisé. Il
y a de la salive dans ta bouche, des litres,
& il y a au milieu de cette crache comme une
langue rêche, si rêche, que l’eau s’évapore.



Quelqu’un fait irruption. Se tape la tête par terre. Murmure des « mon unique ». Toi : « mais qu’est-ce qui s’est passé ? »


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Notes


Cf. Récits d’un jeune médecin (Livre de Poche), P. 15

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