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M193

44C

jeudi 9 avril 2015, par Guillaume Vissac

Finalement, tu es resté toute la journée sur
cette monstruosité. Le visage coupé en 2. Le
style Harvey Dent. & lorsque tu es revenu au
point de départ de ta journée (ton lavabo en
céramique jaunie, ta lumière oscillante) ton
rasoir Gillette Shockglide Osmosus Mach 100™
t’attendait dans l’eau rouge & caillée. Près
de ton ombre il y avait d’autres ombres, les
murs en étaient saturées, elles rentraient &
elles rentraient les épaules, basculaient la
nuque & marmonnaient des putain de merde. Le
rasoir oublié dans l’eau tiède tout le jour.
Le cuir rugueux dans la vasque, la pellicule
sur la surface de l’eau, ça n’annonçait rien
de bon. C’était rouillé. C’était rouillé sur
la rouille même ! Ça ressemblait à un couché
de soleil sur la mer noire. C’était l’œil ou
la barbe de ce héros de science-fiction qu’à
l’époque on te passait, enfant, pour t’aider
à te taire. C’était sur l’écran obsolète des
téléphones d’alors. C’était dans une paume &
c’était saccadé. Le son crachait. C’était un
peu pareil au niveau des pigments. Pareil le
gamin de la série des voyages dans le temps,
tu as oublié le titre, tu l’as sur le bout &
à la pointe de la langue le titre, mais rien
ne revient véritablement. Ce gamin aussi, il
avait l’œil d’ocre. Il foulait les plages au
couché du soleil. Il marchait dans l’eau des
lames caillées, lui aussi, indolent, calme &
les jambes aux mollets retroussées. Toujours
il fallait qu’il disparaisse au pire moment,
il était bringuebalé dans le temps. Un héros
de ton enfance, oui. & la peau dure comme du
fer des dragons de Komodo, dorée par le film
restauré des années plus tôt, les Nibelungen
ou quelque chose comme ça. La même couleur &
la même texture & la même ambre si l’on peut
dire. Tu n’osais pas en parler à quiconque &
personne ne t’en parlait, par peur de passer
pour quelqu’un ou quelque chose d’autre qu’a
priori il ne fallait pas être. On t’a marché
dessus une fois pour un mot déplacé. Ils ont
fait fort le jour où ils t’ont fait courir &
courir pendant des kilomètres, en te faisant
croire qu’on te chassait comme un animal. Tu
avais couru des heures (dans ta tête c’était
des heures) sans te retourner. Puis un gamin
plus vieux t’avait arrêté en sens inverse ou
quoi & il t’avait dit, mais qu’est-ce que tu
fous ? Tu n’avais pas su quoi répondre. Il y
avait quelqu’un dans ton dos tout ce temps &
là, soudainement, il n’y avait plus personne
(ou bien il n’y avait jamais eu personne, tu
n’étais qu’un mollusque irrigué par la peur)
& tu as oublié depuis longtemps quels mots &
quels mensonges tu lui as crachés. Ce gamin,
tu as même oublié son visage. Moins ceux des
autres. Moins l’atmosphère & la sensation de
faire baigner dans ton œil la couleur miroir
des fins d’après-midi, l’automne, lorsque la
silhouette des gamins moisis du centre était
baignée par l’irradiation de la cornée. Elle
était frêle & texturée, la couleur. Comme on
aimait l’aimer, la couleur. À l’adolescence,
c’était la même couleur du filtre au bord de
tes doigts bleuis de froid, premières clopes
& fumées de synthèse, à la gueule des matous
(on les appelait les matous, pas les matons,
car ils étaient domestiqués & que les mômes,
ou en tout cas c’est ce qu’ils étaient assez
naïfs pour croire, faisaient la loi dans les
dortoirs), puis après les clopes c’était les
culs de plancton, les savons, le dégrippant,
le mercure, le sang contaminé, les phasmes &
la matière fongique. Beaux souvenirs. Il y a
tellement de miroirs plaqués sur des brèches
& ouvrant sur nos espaces lointains. Ce sont
des cicatrices temporelles & béantes si l’on
gratte. Tu en grattes, aujourd’hui, comme tu
en grattais hier, face à l’eau rougeonnée de
ton lavabo vide. & puis tu as simplement ôté
le rasoir & tu as retiré la bonde & l’eau de
rouille grumeleuse a disparu dans le siphon.


<  -  >
{Révisions}

3 révisions

M193 , version 4 (9 avril 2015)

Ton rasoir oublié au fond de l’eau rouillée. Dans la rouille, il y a des souvenirs d’enfance.

°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°
Finalement, tu es resté toute la journée sur
cette monstruosité. Le visage coupé en 2. Le
style Harvey Dent. & lorsque tu es revenu au
point de départ de ta journée (ton lavabo en
céramique jaunie, ta lumière oscillante) ton
rasoir Gillette Shockglide Osmosus Mach 100™
t’attendait dans l’eau rouge & caillée. Près
de ton ombre il y avait d’autres ombres, les
murs en étaient saturées, elles rentraient &
elles rentraient les épaules, basculaient la
nuque & marmonnaient des putain de merde. Le
rasoir oublié dans l’eau tiède tout le jour.
Le cuir rugueux dans la vasque, la pellicule
sur la surface de l’eau, ça n’annonçait rien
de bon. C’était rouillé. C’était rouillé sur
la rouille même ! Ça ressemblait à un couché
de soleil sur la mer noire. C’était l’œil ou
la barbe de ce héros de science-fiction qu’à
l’époque on te passait, enfant, pour t’aider
à te taire. C’était sur l’écran obsolète des
téléphones d’alors. C’était dans une paume &
c’était saccadé. Le son crachait. C’était un
peu pareil au niveau des pigments. Pareil le
gamin de la série des voyages dans le temps,
tu as oublié le titre, tu l’as sur le bout &
à la pointe de la langue le titre, mais rien
ne revient véritablement. Ce gamin aussi, il
avait l’œil d’ocre. Il foulait les plages au
couché du soleil. Il marchait dans l’eau des
lames caillées, lui aussi, indolent, calme &
les jambes aux mollets retroussées. Toujours
il fallait qu’il disparaisse au pire moment,
il était bringuebalé dans le temps Temps . Un héros
de ton enfance, oui. & la peau dure comme du
fer des dragons de Komodo, dorée par le film
restauré des années plus tôt, les Nibelungen
ou quelque chose comme ça. La même couleur &
la même texture & la même ambre si l’on peut
dire. Tu n’osais pas en parler à quiconque &
personne ne t’en parlait, par peur de passer
pour quelqu’un ou quelque chose d’autre qu’a
priori il ne fallait pas être. On t’a marché
dessus une fois pour un mot déplacé. Ils ont
fait fort le jour où ils t’ont fait courir &
courir pendant des kilomètres, en te faisant
croire qu’on te chassait comme un animal. Tu
avais couru des heures (dans ta tête c’était
des heures) sans te retourner. Puis un gamin
plus vieux t’avait arrêté en sens inverse ou
quoi & il t’avait dit, mais qu’est-ce que tu
fous ? Tu n’avais pas su quoi répondre. Il y
avait quelqu’un dans ton dos tout ce temps &
là, soudainement, il n’y avait plus personne
(ou bien il n’y avait jamais eu personne, tu
n’étais qu’un mollusque irrigué par la peur)
& tu as oublié depuis longtemps quels mots &
quels mensonges tu lui as crachés. Ce gamin,
tu as même oublié son visage. Moins ceux des
autres. Moins l’atmosphère & la sensation de
faire baigner dans ton œil la couleur miroir
des fins d’après-midi, l’automne, lorsque la
silhouette des gamins moisis du centre était
baignée par l’irradiation de la cornée. Elle
était frêle & texturée, la couleur. Comme on
aimait l’aimer, la couleur. À A l’adolescence,
c’était la même couleur du filtre au bord de
tes doigts bleuis de froid, premières clopes
& fumées de synthèse, à la gueule des matous
(on les appelait les matous, pas les matons,
car ils étaient domestiqués & que les mômes,
ou en tout cas c’est ce qu’ils étaient assez
naïfs pour croire, faisaient la loi dans les
dortoirs), puis après les clopes c’était les
culs de plancton, les savons, le dégrippant,
le mercure, le sang contaminé, les phasmes &
la matière fongique. Beaux Que de souvenirs. ... Il y a
tellement de miroirs plaqués glaces pivotant sur des brèches
& ouvrant sur nos lointains espaces lointains . Ce sont
des cicatrices temporelles & béantes si l’on
gratte. Tu en grattes, aujourd’hui, comme tu
en grattais hier, face à l’eau rougeonnée de
ton lavabo vide. & puis tu as simplement ôté
le rasoir & tu as retiré la bonde & l’eau de
rouille grumeleuse a disparu dans le siphon.

M193 , version 3 (9 avril 2015)

°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°
Finalement, tu es resté toute la journée sur
cette monstruosité. Le visage coupé en 2. Le
style Harvey Dent. & lorsque tu es revenu au
point de départ de ta journée (ton lavabo en
céramique jaunie, ta lumière oscillante) ton
rasoir Gillette Shockglide Osmosus Mach 100™
t’attendait dans l’eau rouge & caillée. Près
de ton ombre il y avait d’autres ombres, les
murs en étaient saturées, elles rentraient &
elles rentraient les épaules, basculaient la
nuque & marmonnaient des putain de merde. Le
rasoir oublié dans l’eau tiède tout le jour.
Le cuir rugueux dans la vasque, la pellicule
sur la surface de l’eau, ça n’annonçait rien
de bon. C’était rouillé. C’était rouillé sur
la rouille même ! Ça ressemblait à un couché
de soleil sur la mer noire. C’était l’œil ou
la barbe de ce héros de science-fiction qu’à
l’époque on te passait, enfant, pour t’aider
à te taire. C’était sur l’écran obsolète des
téléphones d’alors. C’était dans une paume &
c’était saccadé. Le son crachait. C’était un
peu pareil au niveau des pigments. Pareil le
gamin de la série des voyages dans le temps,
tu as oublié le titre, tu l’as sur le bout &
à la pointe de la langue le titre, mais rien
ne revient véritablement. Ce gamin aussi, il
avait l’œil d’ocre. Il foulait les plages au
couché du soleil. Il marchait dans l’eau des
lames caillées, lui aussi, indolent, calme &
les jambes aux mollets retroussées. Toujours
il fallait qu’il disparaisse au pire moment,
il était bringuebalé dans le Temps. Un héros
de ton enfance, oui. & la peau dure comme du
fer des dragons de Komodo, dorée par le film
restauré des années plus tôt, les Nibelungen
ou quelque chose comme ça. La même couleur &
la même texture & la même ambre si l’on peut
dire. Tu n’osais pas en parler à quiconque &
personne ne t’en parlait, par peur de passer
pour quelqu’un ou quelque chose d’autre qu’a
priori il ne fallait pas être. On t’a marché
dessus une fois pour un mot déplacé. Ils ont
fait fort le jour où ils t’ont fait courir &
courir pendant des kilomètres, en te faisant
croire qu’on te chassait comme un animal. Tu
avais couru des heures (dans ta tête c’était
des heures) sans te retourner. Puis un gamin
plus vieux t’avait arrêté en sens inverse ou
quoi & il t’avait dit, mais qu’est-ce que tu
fous ? Tu n’avais pas su quoi répondre. Il y
avait quelqu’un dans ton dos tout ce temps &
là, soudainement, il n’y avait plus personne
(ou bien il n’y avait jamais eu personne, tu
n’étais qu’un mollusque irrigué par la peur)
& tu as oublié depuis longtemps quels mots &
quels mensonges tu lui as crachés balancé . Ce gamin,
tu as même oublié son visage. Moins ceux des
autres. Moins l’atmosphère & la sensation de
faire baigner dans ton œil la couleur miroir
des fins d’après-midi, l’automne, lorsque la
silhouette des gamins moisis du centre de l’institution était
baignée par l’irradiation de la cornée. Elle
était frêle & texturée, la couleur. Comme on
aimait l’aimer, la couleur. A l’adolescence,
c’était la même couleur du filtre au bord de
tes ses doigts bleuis de froid, premières clopes
& fumées de synthèse, à la gueule des matous
(on les appelait les matous , matous , pas les matons,
car ils étaient domestiqués & que les mômes,
ou en tout cas c’est ce qu’ils étaient assez
naïfs pour croire, faisaient la loi dans les
dortoirs), puis après les clopes c’était les
culs de plancton, les savons le savon , le dégrippant,
&
le mercure, le sang contaminé, les phasmes &
matière fongique. Que de souvenirs... Il y a
tellement de glaces pivotant sur des brèches
& ouvrant sur nos lointains espaces. Ce sont
des cicatrices temporelles & béantes si l’on
gratte. Tu en grattes, aujourd’hui, comme tu
en grattais hier, face à l’eau rougeonnée de
ton lavabo vide. & puis tu as simplement ôté
le rasoir & tu as retiré la bonde & l’eau de
rouille grumeleuse a disparu dans le siphon .

M193 , version 2 (9 avril 2015)

°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°
Finalement, tu es resté toute la journée sur
cette monstruosité. Le visage coupé en 2. Le
style Harvey Dent. & lorsque tu es revenu au
point de départ de ta journée (ton lavabo en
céramique jaunie, ta lumière oscillante) ton
rasoir Gillette Shockglide Osmosus Mach 100™
t’attendait dans l’eau rouge & caillée. Près
de ton ombre il y avait d’autres ombres, les
murs en étaient saturées, elles rentraient &
elles rentraient les épaules, basculaient la
nuque & marmonnaient des putain de merde. Le
rasoir oublié dans l’eau tiède tout le jour.
Le cuir rugueux dans la vasque, la pellicule
sur la surface de l’eau, ça n’annonçait rien
de bon. C’était rouillé. C’était rouillé sur
la rouille même ! Ça ressemblait à un couché
de soleil sur la mer noire. C’était l’œil ou
la barbe de ce héros de science-fiction qu’à
l’époque on te passait, enfant, pour t’aider
à te taire. C’était sur l’écran obsolète des
téléphones d’alors. C’était dans une paume &
c’était saccadé. Le son crachait. C’était un
peu pareil au niveau des pigments. Pareil le
gamin de la série des voyages dans le temps,
tu as oublié le titre, tu l’as sur le bout &
à la pointe de la langue le titre, mais rien
ne revient véritablement. Ce gamin aussi, il
avait l’œil d’ocre. Il foulait les plages au
couché du soleil. Il marchait dans l’eau des
lames caillées, lui aussi, indolent, calme &
les jambes aux mollets retroussées. Toujours
il fallait qu’il disparaisse au pire moment,
il était bringuebalé dans le Temps temps . Un héros
de ton enfance, oui. & la peau dure comme du
fer des dragons de Komodo, dorée par le film
restauré des années plus tôt, les Nibelungen
ou quelque chose comme ça. La même couleur &
la même texture & la même ambre si l’on peut
dire. Tu n’osais pas en parler à quiconque &
personne ne t’en parlait, par peur de passer
pour quelqu’un ou quelque chose d’autre qu’a
priori il ne fallait pas être. On t’a marché
dessus une fois pour un mot déplacé. Ils ont
fait fort le jour où ils t’ont fait courir &
courir pendant des kilomètres, en te faisant
croire qu’on te chassait comme un animal. Tu
avais couru des heures (dans ta tête c’était
des heures) sans te retourner. Puis un gamin
plus vieux t’avait arrêté en sens inverse ou
quoi & il t’avait dit, mais qu’est-ce que tu
fous fais ? Tu n’avais pas su quoi répondre. Il y
avait quelqu’un dans ton dos tout ce temps &
là, soudainement, il n’y avait plus personne
(ou bien il n’y avait jamais eu personne, tu
n’étais qu’un mollusque irrigué par la peur)
& tu as oublié depuis longtemps quels mots &
quels mensonges tu lui as balancé. Ce gamin,
tu as même oublié son visage. Moins ceux des
autres. Moins l’atmosphère & la sensation de
faire baigner dans ton son œil la couleur miroir
des fins d’après-midi, l’automne, lorsque la
silhouette des gamins de l’institution était
baignée par l’irradiation de la cornée. Elle
était frêle & texturée, la couleur. Comme on
aimait l’aimer, la couleur. A l’adolescence,
c’était la même couleur du filtre au bord de
ses doigts bleuis bleus de froid froids , premières clopes
& fumées de synthèse, à la gueule des matous
(on les appelait les matous, pas les matons,
car ils étaient domestiqués & que les mômes,
ou en tout cas c’est ce qu’ils étaient assez
naïfs pour croire, faisaient la loi dans les
dortoirs), puis après les clopes c’était les
culs de plancton, le savon, le dégrippant, &
le mercure, le sang contaminé, les phasmes &
matière fongique. Que de souvenirs... Il y a
tellement de glaces pivotant sur des brèches
& ouvrant sur nos lointains espaces. Ce sont
des cicatrices temporelles & béantes si l’on
gratte. Tu en grattes, aujourd’hui, comme tu
en grattais hier, face à l’eau rougeonnée de
ton lavabo vide. & puis tu as simplement ôté
le rasoir



Ton rasoir oublié au fond de l’eau rouillée. Dans la rouille, il y a des souvenirs d’enfance.


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Notes


Cf. Récits d’un jeune médecin, « L’œil disparu » (Livre de Poche), P. 75.

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