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M195

44C

samedi 11 avril 2015, par Guillaume Vissac

Tu te souviens d’une fois où, le rasoir à la
main, le visage dans le bout de rectangle ou
de machin qui te servait de miroir, tu avais
gelé ton geste avant même de tâter la crache
de la mousse à raser ou l’eau tiède. Quelque
chose ou quelqu’un était venu pour hurler sa
voix blanche qu’on accouchait dans un hameau
pas loin & que ça n’venait pas. Tu es parti,
avec Pélaguéïa, t’enfoncer dans la Ford, une
Ford somme toute robuste mais électrifiée. &
c’était la tempête ! La noire, l’épaisse, la
blanche & la moisie. À te rentrer dans l’os,
dans le larynx, à la moindre respiration. Un
calvaire à traverser. Quelqu’un a pris, avec
ses moufles, le volant, tu ne sais plus très
bien qui. Il a roulé dans la farine. Le pare
brise était plein de farine. Vos âmes aussi,
pleines de farine. Vos murmures & vos cas de
conscience. Ce dont tu te souviens encore, &
ce sans avoir besoin de fouiller loin chaque
recoin de ton crâne, c’est le froid... Froid
brûlant quelque part dans le plexus solaire.
À irradier de la douleur & des messes basses
plus ou moins satanistes. Pélaguéïa non plus
n’avait pas l’air vaillante. Peut-être qu’un
peu de ta folie commençait à l’imbiber aussi
& que la perspective de disparaître dans les
méandres de la neige raréfiait sa salive. Un
mot tortueux s’est insinué dans ta carcasse,
le vent pissait contre les flancs de la Ford
& vous rentrait dans les tempes, ce mot & ce
mot revenait, c’était la mort ce mot. Que se
passerait-il si vous deviez finir emmurés de
toute part, sous la neige ? Curieusement, tu
as commencé à te dire que tu te servirais de
ta ceinture comme d’un garrot & que tu irais
t’injecter un shoot de morphine dans le bras
ou dans le système nerveux ! Pourquoi ? Pour
ne pas souffrir. Tu ne savais plus très bien
à qui tu parlais (tu te parlais dans ta tête
& ta tête t’écoutait). Même avec la morphine
tu crèveras, docteur ! Même avec la morphine
tu verras les engelures sur tes doigts, même
avec la morphine la nécrose, la nécrose puis
l’endormissement & l’engloutissement du cœur
dans le morse du cœur. Vraiment, ce qu’on se
dit dans ces conditions extrêmes, ce qu’on a
dans la tête lorsqu’on croit tutoyer sa mort
à venir, ce que ça peut être con, pas vrai ?


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M195 , version 3 (11 avril 2015)

Tu te souviens d’une fois où, le rasoir à la
main, le visage dans le bout de rectangle ou
de machin carré qui te servait de miroir, tu avais
gelé as stoppé
net ton geste avant même de tâter goûter la crache
de la mousse à raser ou l’eau tiède. Quelque
chose ou quelqu’un était venu pour hurler sa
voix blanche qu’on accouchait dans un hameau
pas loin & que ça ça n’venait pas. . Tu es parti,
avec Pélaguéïa, t’enfoncer dans la Ford, une
Ford somme toute robuste mais électrifiée. &
c’était la tempête ! La noire, l’épaisse, la
blanche & la moisie. À te rentrer dans l’os,
dans le larynx, à la moindre respiration. Un
calvaire à traverser. Quelqu’un a pris, avec
ses moufles, le volant, tu ne sais plus très
bien qui. Il a roulé dans la farine. Le pare
brise était plein de farine. Vos âmes aussi,
pleines de farine. Vos murmures & vos cas de
conscience. Ce dont tu te souviens encore, &
ce sans avoir besoin de fouiller loin chaque
recoin de ton crâne, c’est le froid... Froid
brûlant quelque part dans le plexus solaire.
À irradier de la douleur & des messes basses
plus ou moins satanistes. Pélaguéïa non plus
n’avait pas l’air vaillante. Peut-être qu’un
peu de ta folie commençait à l’imbiber aussi
& que la perspective de disparaître dans les
méandres de la neige raréfiait sa salive. Un
mot tortueux s’est insinué dans ta carcasse,
le vent pissait contre les flancs de la Ford
& vous rentrait dans les tempes, ce mot & ce
mot revenait, c’était la mort ce mot. Que se
passerait-il si vous deviez finir emmurés de
toute part, sous la neige ? Curieusement, tu
as commencé à te dire que tu te servirais de
ta ceinture comme d’un garrot & que tu irais
t’injecter un shoot de morphine dans le bras
ou dans le système nerveux ! Pourquoi ? Pour
ne pas souffrir. Tu ne savais plus très bien
à qui tu parlais (tu te parlais dans ta tête
& ta tête t’écoutait). Même avec la morphine
tu crèveras, docteur ! Même avec la morphine
tu verras les engelures sur tes doigts, même
avec la morphine la nécrose, la nécrose puis
évidemment
l’endormissement & l’engloutissement du cœur
dans le morse du cœur. Vraiment, ce qu’on se
dit dans ces conditions extrêmes, ce qu’on a
dans la tête lorsqu’on croit tutoyer sa mort
à venir, ce que ça peut être con, pas vrai ?

Souvenir de la fois où il avait fallu aller s’enfoncer dans la neige en voiture pour sauver une autre accouchée dans un bled.

M195 , version 2 (11 avril 2015)

Tu te souviens d’une fois où, le rasoir à la
main, le visage dans le bout de rectangle ou
carré qui te servait de miroir, tu as stoppé
net ton geste avant même de goûter la crache
de la mousse à raser ou l’eau tiède. Quelque
chose ou quelqu’un était venu pour hurler sa
voix blanche qu’on accouchait dans un hameau
pas loin & que ça n’venait pas. Tu es parti,
avec Pélaguéïa, t’enfoncer dans la Ford, une
Ford somme toute robuste mais électrifiée. &
c’était la tempête ! La noire, l’épaisse, la
blanche & la moisie. À te rentrer dans l’os,
dans le larynx, à la moindre respiration. Un
calvaire à traverser. Quelqu’un a pris, avec
ses moufles, le volant, tu ne sais plus très
bien qui. Il a roulé dans la farine. Le pare
brise était plein de farine. Vos âmes aussi,
pleines de farine. Vos murmures & vos cas de
conscience. Ce dont tu te souviens encore, &
ce sans avoir besoin de fouiller loin chaque
recoin de ton crâne, c’est le froid... Froid
brûlant quelque part dans le plexus solaire.
À irradier de la douleur & des messes basses
plus ou moins satanistes. Pélaguéïa non plus
n’avait pas l’air vaillante. Peut-être qu’un
peu de ta folie commençait à l’imbiber aussi
& que la perspective de disparaître dans les
méandres de la neige raréfiait sa salive. Un
mot tortueux s’est insinué dans ta carcasse,
le vent pissait contre les flancs de la Ford
& vous rentrait dans les tempes, ce mot & ce
mot revenait, c’était la mort ce mot. Que se
passerait-il si vous deviez finir emmurés de
toute part, sous la neige ? Curieusement, tu
as commencé à te dire que tu te servirais de
ta ceinture comme d’un garrot & que tu irais
t’injecter un shoot de morphine dans le bras
ou dans le système nerveux ! Pourquoi ? Pour
ne pas souffrir. Tu ne savais plus très bien
à qui tu parlais (tu te parlais dans ta tête
& ta tête t’écoutait). Même avec la morphine
tu crèveras, docteur ! Même avec la morphine
tu verras les engelures sur tes doigts, même
avec la morphine la nécrose, puis évidemment
l’endormissement & l’engloutissement du cœur
dans le morse du cœur. Vraiment, ce qu’on se
dit dans ces conditions extrêmes, ce qu’on a
dans la tête lorsqu’on croit tutoyer sa mort
à venir, ce que ça peut être con, pas vrai ?

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Souvenir de la fois où il avait fallu aller s’enfoncer dans la neige en voiture pour sauver une autre accouchée dans un bled.


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Notes


Cf. Récits d’un jeune médecin, « L’œil disparu » (Livre de Poche), P. 75-76.

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