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M198

44C

mardi 14 avril 2015, par Guillaume Vissac

Dans la Ford émaciée, en route pour Morievo,
pendant que la neige mitraillait la tôle, le
flanc, la gomme des pneus & jusqu’au concept
même de voiture électrique, tu gisais là, le
menton ou la bouche dans le col de ton pull,
à t’imaginer devoir faire face, de retour au
parking de l’hôpital, à une sorte de corps à
la cravate austère & au costume cintré, prof
de l’université ou doyen de quelque chose de
grave, immobile ou planté dans la neige, les
mains dans le pétrole de ses poches, là à te
voir venir, à t’attendre, un corps pénible &
sévère qui te laisserait sortir de la Ford &
qui te prendrait tendrement par l’épaule, un
corps qui se collerait au tien pour t’offrir
sa chaleur, qui monterait à l’épaule avec ta
carcasse ou ton ombre dans les escaliers qui
mènent à ton logement de fonction, qui irait
t’étendre dans ton lit ou dans ton canapé, &
qui enlèverait tes bottes, & qui ôterait une
par une les couches de textiles synthétiques
qui te couvrent la peau, & qui les plierait,
le plus soigneusement possible, avant de les
mettre à sécher sur une chaise, & qui dirait
des choses rassurantes comme ce n’est pas de
ta faute
, comme vous n’y êtes pour rien, & à
la place de son ombre il y aurait de la soie
ou du cachemire ou de l’encens, & il saurait
te soustraire à toi-même, te séduire, t’ouïr
dans les moindres détails, te toucher, mener
sa main, son bras, son corps dans ton corps,
te fist-fucker l’âme & l’enzyme pancréatique
& te doigter l’aorte avec l’auriculaire & il
saurait, cet homme, en touillant dans chaque
mine d’anthracite dans le noir de ton corps,
à quel point cette brisure te condamne : une
seconde à la peser dans la paume de sa main,
une seconde à sentir sa texture & il saura :
que ton cœur est moisi & que ton diplôme est
nul & non avenu & qu’il faudra te le prendre
& qu’on l’arrache à toi-même & que plus rien
ne doit être attendu de toi en tant qu’homme
& soignant, voilà de quoi il est question...


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{Révisions}

3 révisions

M198 , version 4 (15 avril 2015)

Cf. Récits d’un jeune médecin, « L’œil disparu » (Livre de Poche), P. 76-77 76 .

M198 , version 3 (14 avril 2015)

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Dans la Ford émaciée glacée , en route pour de retour vers Morievo,
pendant que la neige mitraillait la tôle, le
flanc, la gomme des pneus & jusqu’au concept
même de voiture électrique, tu gisais là, le
menton ou la bouche dans le col de ton pull,
à t’imaginer devoir faire face, de retour au
parking de l’hôpital, à une sorte de corps à
la cravate austère & au costume cintré, prof
de l’université ou doyen de quelque chose de
grave, immobile ou planté dans la neige, les
mains dans le pétrole de ses poches, là à te
voir venir, à t’attendre, un corps pénible &
sévère qui te laisserait sortir de la Ford &
qui te prendrait tendrement par l’épaule, un
corps qui se collerait au tien pour t’offrir
sa chaleur, qui monterait à l’épaule avec ta
carcasse ou ton ombre dans les escaliers qui
mènent à ton logement de fonction, qui irait
t’étendre dans ton lit ou dans ton canapé, &
qui enlèverait tes bottes, & qui ôterait une
par une les couches de textiles vêtement synthétiques
qui te couvrent la peau, & qui les plierait,
le plus soigneusement possible, avant de les
mettre à sécher sur une chaise, & qui dirait
des choses rassurantes comme ce ce n’est pas de
ta faute, , comme vous vous n’y êtes pour rien, & à
la place de son ombre il y aurait de la soie
ou du cachemire ou de l’encens , & il saurait
te soustraire à toi-même , te séduire , t’ouïr
dans les moindres détails , te toucher , mener
sa main , son bras , son corps dans ton corps ,
te fist-fucker l’âme & l’enzyme pancréatique
&
te doigter l’aorte avec l’auriculaire & il
saurait , cet homme , en touillant dans chaque
mine d’anthracite dans le noir de ton corps ,
à quel point cette brisure te condamne  : une
seconde à la peser dans la paume de sa main ,
une seconde à sentir sa texture & il saura  :
que ton cœur est moisi & que ton diplôme est
nul & non avenu & qu’il faudra te le prendre
&
qu’on l’arrache à toi-même & que plus rien
ne doit être attendu de toi en tant qu’homme
&
soignant , voilà de quoi il est question ...

Retour vers Morievo. Tu t’imagines qu’à cause de cet os brisé par ta faute on va te retirer ton diplôme.

M198 , version 2 (14 avril 2015)

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Dans la Ford glacée, de retour vers Morievo,
pendant que la neige mitraillait la tôle, le
flanc, la gomme des pneus & jusqu’au concept
même de voiture électrique, tu gisais là, le
menton ou la bouche dans le col de ton pull,
à t’imaginer devoir faire face, de retour au
parking de l’hôpital, à une sorte de corps à
la cravate austère & au costume cintré, prof
de l’université ou doyen de quelque chose de
grave, immobile ou planté dans la neige, les
mains dans le pétrole de ses poches, là à te
voir venir, à t’attendre, un corps pénible &
sévère qui te laisserait sortir de la Ford &
qui te prendrait tendrement par l’épaule, un
corps qui se collerait au tien pour t’offrir
sa chaleur, qui monterait à l’épaule avec ta
carcasse ou ton ombre dans les escaliers qui
mènent à ton logement de fonction , qui irait
t’étendre dans ton lit ou dans ton canapé , &
qui enlèverait tes bottes , & qui ôterait une
par une les couches de vêtement synthétiques
qui te couvrent la peau , & qui les plierait ,
le plus soigneusement possible , avant de les
mettre à sécher sur une chaise , & qui dirait
des choses rassurantes comme ce n’est pas de
ta faute , comme vous n’y êtes pour rien



Retour vers Morievo. Tu t’imagines qu’à cause de cet os brisé par ta faute on va te retirer ton diplôme.


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Notes


Cf. Récits d’un jeune médecin, « L’œil disparu » (Livre de Poche), P. 76-77.

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