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M206

44C

mercredi 22 avril 2015, par Guillaume Vissac

Des jours se sont écoulés & tu n’as pas revu
le militaire. Tu étais blême, bien sûr, sec,
angoissé, visité de cauchemars, noyé sous la
culpabilité, pas très à l’aise avec tout ça,
pour le moins irritable. Passés ces quelques
jours de calvaire, tu as décidé d’en parler,
d’en parler à quelqu’un, un sénior sur Skype
depuis l’hôpital de Gratchevka ou d’ailleurs
(il fallait que tu lui parles pour une autre
raison, tu en as profité). Alors tu étais là
devant la microbille de la caméra digitale &
nerveux, sérieux, la cravate bien mise & les
joues bien rasées, un mug de thé chaud entre
les doigts, à tourner autour du pot, avec ta
langue, avec ta voix, avec tes bras agités à
l’aveugle un peu partout autour de toi... Tu
disais, oui alors bon, tu disais, admettons,
admettons que, tu disais, bon à supposer que
quelque chose se produise, tu disais, on m’a
dit que, tu disais, dans certains cas il y a
une possibilité pour que, tu disais, & si on
arrachait par erreur une dent, tu disais, si
on brise la mâchoire par inadvertance, hein,
tu disais, est-ce que la gangrène peut avoir
prise là-dedans par exemple ? Tu béais toute
cette matière de bouche à mi-voix, sans voir
la microbille, sans chercher à fixer dans le
fond de son œil l’œil de la caméra. Tu avais
de la salive dans la bouche, cette salive de
temps à autre te jouait l’air du langage (un
air dépourvu de parole, minuscule, tourbé, &
le plus souvent cette matière retombait dans
ta langue & elle roucoulait, là, inaudible).


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{Révisions}

1 révision

M206 , version 2 (22 avril 2015)

Tu as osé demander, par Skype, l’air de ne pas y toucher, son avis à un confrère : une erreur comme la tienne a-t-elle pu entraîner la gangrène ?

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Des jours se sont écoulés & tu n’as pas revu
le militaire. Tu étais blême, bien sûr, sec,
angoissé, visité de cauchemars, noyé sous la
culpabilité, pas très à l’aise avec tout ça,
pour le moins irritable. Passés ces quelques
jours de calvaire, tu as décidé d’en parler,
d’en parler à quelqu’un, un sénior sur Skype
depuis l’hôpital de Gratchevka ou d’ailleurs
(il fallait que tu lui parles pour une autre
raison, tu en as profité). Alors tu étais là
devant la microbille de la caméra digitale &
nerveux, sérieux, la cravate bien mise & les
joues bien rasées, un mug de thé chaud entre
les doigts, à tourner autour du pot, avec ta
langue, avec ta voix, avec tes bras agités à
l’aveugle un peu partout autour de toi... Tu
disais, oui alors bon, tu disais, admettons,
admettons que, tu disais, bon à supposer que
quelque chose se produise, tu disais, on m’a
dit que, tu disais, dans certains cas il y a
une possibilité pour que, tu disais, & si on
arrachait par erreur une dent, tu disais, si
on brise la mâchoire par inadvertance, hein,
tu disais, est-ce que la gangrène peut avoir
prise là-dedans par exemple , hein ? Tu béais disais tout toute
cette matière de bouche à mi-voix, sans voir
la microbille, sans chercher à fixer dans le
fond de son œil l’œil de la caméra. Tu avais
de la salive dans de la bouche, & cette salive de
temps à autre par
moment te jouait l’air du langage (un
air dépourvu de parole oui , minuscule , tourbé , &
mais
le plus souvent cette matière retombait dans
ta langue & elle roucoulait, là, inaudible).



Tu as osé demander, par Skype, l’air de ne pas y toucher, son avis à un confrère : une erreur comme la tienne a-t-elle pu entraîner la gangrène ?


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Notes


Cf. Récits d’un jeune médecin, « L’œil disparu » (Livre de Poche), P. 81-82.

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