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M24

44C

mardi 21 octobre 2014, par Guillaume Vissac

L’os se détache. Le feldscher garde dans ses
mains ce qui était encore jadis une jambe de
fille. Des lambeaux de chair, des os, 4 ou 5
litres noirs & spongieux : il faut vite tout
repousser dans un coin. Sur la table, sur le
dos, ce que tu vois c’est une jeune fille, à
la place de son ombre c’est un essaim de sel
& de suie, on dirait qu’elle est raccourcie,
qu’elle ne pèse plus que peu de chose, qu’un
tiers de corps lui manque, & son moignon ici
poussé sur le côté. Tu te répètes encore des
ne meurs pas, avec ou sans la négation, avec
ferveur parfois. Tu te dis, mais sans parler
la moindre langue, attends un peu jusqu’à la
chambre, laisse-moi me tirer sans dommage du
pire moment de ma vie. Devant toi mais comme
en ton absence, devant tes yeux blanchards &
ton corps morcelé, quelqu’un, tu ne sais pas
qui, c’est flou, quelqu’un fait des noeuds à
la mode d’ailleurs, des ligatures, puis, via
la pince de Collin, tu commences à recoudre,
tu commences à recoudre la peau en espaçant,
en espaçant les points, les points de suture
& quelque chose comme des spasmes te caresse
le torse. Ça te prend dans la gorge. Ça peut
même te couper la respiration. Ça va passer,
patience. Tu recouds en espaçant les points.


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{Révisions}

1 révision

M24 , version 2 (21 octobre 2014)

L’os se détache. Le feldscher garde dans ses
les
mains ce qui était encore jadis une jambe de
fille. Des lambeaux de chair, des os, 4 ou 5
litres noirs & spongieux : il faut vite tout
repousser dans un coin. Sur la table, sur le
dos, ce que tu vois c’est une jeune fille, à
la place de son ombre c’est un essaim de sel
&
de suie qui passe , on dirait qu’elle est raccourcie,
qu’elle ne pèse plus que peu de chose, qu’un
tiers de corps lui manque, & son moignon ici
poussé sur le côté. Tu te répètes encore des
ne meurs pas, avec ou sans la négation, avec
ferveur parfois. Tu te dis, mais sans parler
la moindre langue, attends un peu jusqu’à la
chambre, laisse-moi me tirer sans dommage du
pire moment de ma vie. Devant toi mais comme
en ton absence, devant tes yeux blanchards &
ton corps morcelé, quelqu’un, tu ne sais pas
qui, c’est flou, quelqu’un fait des noeuds à
la mode d’ailleurs, des ligatures, puis, via
la pince de Collin, tu commences à recoudre,
tu commences à recoudre la peau en espaçant,
en espaçant les points, les points de suture
& quelque chose comme des spasmes te caresse
le torse. Ça te prend dans la gorge. Ça peut
même te couper la respiration. Ça va passer,
patience. Tu recouds en espaçant les points.



L’os se détache. Elle est là sur la table moins un tiers. Tu commences à recoudre.


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Notes


Cf. Récits d’un jeune médecin (Livre de Poche), P. 19-20

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