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M251

44C

samedi 6 juin 2015, par Guillaume Vissac

Tu lui demandes, cet homme, s’il est marié &
la réponse vient du menton : c’est oui. Il y
a de la parole dans sa bouche mais il ne dit
rien de plus. Il faut qu’elle vienne me voir
alors, tu dis, il faut que je la teste aussi
d’accord ? Qui ça ? Tu hésites, ça a un lien
avec la formulation des choses. La personne,
tu lui dis, qui partage votre vie... Il dit,
ma femme ? Oui, voilà. Il te regarde dans la
prunelle avec un immense étonnement (immense
comme la brume qui fond dans son regard). Il
commence à douter de tes mots. Il dit, je ne
vois pas bien ce qu’elle a à faire là-dedans
ma femme. La conversation commence comme ça.
Mais ce n’est pas une conversation, c’est un
monologue. Tu parles seul, il te regarde. Tu
parles seul, il ne bouge pas d’un poil, il a
le corps crispé dans une position basse pour
les épaules & haute pour la cage thoracique.
Tu sais tout du sida. Tu l’a dans la bouche,
tu le parles à toutes les langues. Tu est de
nouveau avachi dans le fond de l’amphi. Il a
le regard franc & rigide, il te regarde tout
du long. C’est difficile de comprendre si la
situation est claire pour lui ou non. Il est
froid comme un mur en ciment. Comment savoir
s’il savait lui-même qu’il était malade ? Tu
ne sais pas. Cela fait plusieurs dizaines de
minutes à présent que tu es avec lui & tu es
incapable de trancher cette foutue question.


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{Révisions}

1 révision

M251 , version 2 (6 juin 2015)

Tu lui demandes s’il est marié (il l’est), faudrait qu’il dise à sa femme de venir. Il te regarde avec de ces yeux. Tu lui parles mais on n’entend pas ce que tu dis. Tu ne sais pas s’il sait.

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Tu lui demandes, cet homme, s’il est marié &
la réponse vient du menton : c’est oui. Il y
a de la parole dans sa bouche mais il ne dit
rien de plus. Il faut qu’elle vienne me voir
alors, tu dis, il faut que je la teste aussi
d’accord ? Qui ça ? Tu hésites, ça a un lien
avec la formulation des choses. La personne,
tu lui dis, qui partage votre vie... Il dit,
ma femme ? Oui, voilà. Il te regarde dans la
prunelle avec un immense étonnement (immense
comme la brume qui fond dans son regard). Il
commence à douter de tes mots. Il dit, je ne
vois pas bien ce qu’elle a à faire là-dedans
ma femme. La conversation commence comme ça.
Mais ce n’est pas une conversation, c’est un
monologue. Tu parles seul, il te regarde. Tu
parles seul, il ne bouge pas d’un poil, il a
le corps crispé dans une position basse pour
les épaules & haute pour la cage thoracique.
Tu sais tout du sida. Tu l’a dans la bouche,
tu le parles à toutes les langues. Tu est de
nouveau avachi dans le fond de l’amphi. Il a
le regard franc & rigide, il te regarde tout
du long. C’est difficile de comprendre si la
situation est claire pour lui ou non. Il est
froid comme un mur en ciment. Comment savoir
s’il savait lui-même qu’il était malade ? Tu
ne sais pas. Cela fait plusieurs dizaines de
minutes à présent que tu es avec lui & tu es
incapable de trancher cette foutue question.



Tu lui demandes s’il est marié (il l’est), faudrait qu’il dise à sa femme de venir. Il te regarde avec de ces yeux. Tu lui parles mais on n’entend pas ce que tu dis. Tu ne sais pas s’il sait.


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Notes


Cf. Récits d’un jeune médecin, « L’éruption étoilée » (Livre de Poche), P. 90.

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