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M26

44C

jeudi 23 octobre 2014, par Guillaume Vissac

Le feldscher dit, elle va vivre encore, mais
pas plus de quelques minutes. Il est dans le
pli de l’anthélix quasiment & sa langue plus
ou moins au contact d’hélix, son duvet, à te
cracher des embruns de salive dans la conque
& il s’approche encore, ses lèvres palpitent
sans y mettre les sons. Il dit, pour l’autre
jambe, peut-être qu’il vaudrait mieux ne pas
y toucher... On pourrait l’envelopper, comme
par exemple dans de la gaze... Sinon elle ne
tiendra pas jusqu’à la chambre... Hein ? Car
ce serait mieux qu’elle ne meure pas ici, au
bloc. C’est non. Tu lui demandes le plâtre &
ta voix est aiguë, elle prend sa source sous
d’autres cordes que les tiennes. Le sol : il
est tout entier maculé de taches blanches...
Tous : vous êtes tous en sueur. Le cadavre :
toujours là, immobile. La jambe droite est à
la place de sa jambe droite, plâtrée. Sur le
tibia bée une faille, une fenêtre, posée là,
dans un élan d’inspiration, sous tes doigts,
à l’endroit de la fracture. Une voix timide,
la voix étranglée du feldscher, une voix qui
sent le four & la soif intérieure, se répand
contre ton visage & se frotte. Elle vit, dit
le feldscher avec cette voix, prêt à mordre.


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{Révisions}

1 révision

M26 , version 2 (23 octobre 2014)

« Elle va vivre encore, mais pas plus de quelques minutes. » « Ce serait mieux qu’elle ne meure pas au bloc. » Et pourtant elle vit.

Le feldscher dit, elle va vivre encore, mais
pas plus de quelques minutes. Il est dans le
pli de l’anthélix quasiment & sa langue plus
ou moins au contact d’hélix, son duvet, à te
cracher des embruns de salive la crache dans la conque coque quasiment
& il s’approche encore, ses lèvres palpitent
sans y mettre les sons. Il dit, pour l’autre
jambe, peut-être qu’il vaudrait mieux ne pas
y toucher... On pourrait l’envelopper, comme
par exemple dans de la gaze... Sinon elle ne
tiendra pas jusqu’à la chambre... Hein ? Car
ce serait mieux qu’elle ne meure pas ici, au
bloc. C’est non. Tu lui demandes le plâtre &
ta voix est aiguë, elle prend sa source sous
d’autres cordes que les tiennes. Le sol : il
est tout entier maculé de taches blanches...
Tous : vous êtes tous en sueur. Le cadavre :
toujours là, immobile. La jambe droite est à
la place de sa jambe droite, plâtrée. Sur le
tibia bée une faille, une fenêtre, posée là,
dans un élan d’inspiration, sous tes doigts,
à l’endroit de la fracture. Une voix timide,
la voix étranglée du feldscher, une voix qui
sent le four & la soif intérieure, se répand
contre ton visage & se frotte. Elle vit, dit
le feldscher avec cette voix, prêt à mordre.



« Elle va vivre encore, mais pas plus de quelques minutes. » « Ce serait mieux qu’elle ne meure pas au bloc. » Et pourtant elle vit.


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Notes


Cf. Récits d’un jeune médecin (Livre de Poche), P. 20

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