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M278

44C

vendredi 3 juillet 2015, par Guillaume Vissac

Cet endroit, c’est une immense fierté. C’est
néanmoins une misère, tu le sais. Cette môme
est toujours pleine de grumeaux & de bourres
filochées. De la bouillie son corps remuant.
De la crasse son ombre. Pas sa faute, non...
Mais ses T4 sont bons. Il n’y a plus que ça,
désormais, dans ses yeux. Ses yeux pleins de
T4 & bariolés de la crème des T4 ; ce que ça
signifie c’est que ses défenses immunitaires
se sont redressées. L’armée du Reich est sur
le pied de guerre & elle habite son corps. &
bien évidemment sa mère veut s’en aller, une
gosse guérie au-dehors devant forcément être
guérie en-dedans. Ce qui se sait & ce qui se
voit, repliés dans la même empreinte. Tu lui
dis bien des mots qui commencent par non car
& le reste de la langue épaisse fait petit à
petit son travail. La langue médicale est au
charbon. La salive lubrifie. Les dents tuent
toute espèce d’alternative : il faut rester,
poursuivre le traitement encore un peu. Elle
refuse & elle dit, vous n’aurez pas mon oui,
elle dit cette phrase, précisément, étrange,
vous n’aurez pas mon oui. Elle te toise, les
yeux noirs. Tu es donc obligé de la traiter,
de la traiter de quelque chose d’abject. Une
fumée se soulève. Elle n’y croit pas. Elle a
les narines rondes & le souffle braisé. Elle
restera 10 jours de plus. 10 jours. 10 jours
moulus, étreints sans même un mot. C’est une
éternité pour elle, mais ce n’est rien vis à
vis du traitement... Damian dirait que c’est
toujours ça, que c’est toujours 10 jours, 10
jours de plus, gagnés sur le virus. C’est un
petit bout de satisfaction. Il faut savoir &
savoir l’apprécier. Il faut rester humble. &
quand on te dira, par visioconférence, là où
le son se hachure, là où les mots sortent le
plus souvent arrachés à la bouche, & plus ou
moins désynchronisés, que c’est très bien là
ce que tu fais, que tu dois être heureux, le
service est sur pieds, l’hôpital de Morievo,
ton hôpital, fait parler de lui à la ronde &
joue le jeu du charme & de la réputation, tu
en viendras à te demander si ces 10 jours-là
sont bien les seuls qui pèsent au fond de ta
cage thoracique. Quelque chose blanc te pèse
& t’oppresse. Ce n’est pas la neige molle le
long du Plexiglas, c’est autre chose. C’est,
oui, c’est une sorte de nausée. Tu finis par
couper la tête Skype. Tu dis, j’ai besoin de
plus, ici. Plus de moyen, plus de matériel &
puis faire de la prévention. Les gens d’ici,
ils ne savent rien... Ils se contaminent les
uns les autres par le regard, par la parole.
L’administrateur dit, mais le service vient,
il vient juste, d’ouvrir ses portes. Tu dis,
ça n’est pas suffisant. Tu lui dis des mots,
des mots abjects aussi. Tu vas les lui tirer
de la gorge ses 10 jours, à lui, & lorsqu’il
aura fini de plisser la croûte de cuir épais
de son front, tu ne l’écouteras pas. Il dit,
c’est un ultimatum ? Oui, sans doute. Ce que
l’on dira de toi dans ton dos, peu importe &
peu importe les rumeurs & la réputation. Je,
dit-il, pense qu’il faut que vous preniez le
temps de vous remettre... Ces derniers mois,
je l’imagine, ont dû être éprouvants. Il ose
couper court à la conversation comme ça. Son
image Skype va disparaître. Elle crépite, il
y a de la friture déjà, ça s’éteint & toi tu



`le rappelles dans l’instant pour lui dire je m’en vais
`ne fais rien d’autre que rien tu te regardes l’âme & tu te tais


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{Révisions}

1 révision

M278 , version 2 (3 juillet 2015)

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Cet endroit, c’est une immense fierté. C’est
néanmoins une misère, tu le sais. Cette môme
est toujours pleine de grumeaux & de bourres
filochées. De la bouillie son corps remuant.
De la crasse son ombre. Pas sa faute, non...
Mais ses T4 sont bons. Il n’y a plus que ça,
désormais, dans ses yeux. Ses yeux pleins de
T4 & bariolés de la crème des T4 ; ce que ça
signifie c’est que ses défenses immunitaires
se sont redressées. L’armée du Reich est sur
le pied de guerre & elle habite son corps. &
bien évidemment sa mère veut s’en aller, une
gosse guérie au-dehors devant forcément être
guérie en-dedans. Ce qui se sait & ce qui se
voit, repliés dans la même empreinte. Tu lui
dis bien des mots qui commencent par non car non car
& le reste de la langue épaisse fait petit à
petit son travail. La langue médicale est au
charbon. La salive lubrifie. Les dents tuent
toute espèce d’alternative : il faut rester,
poursuivre le traitement encore un peu. Elle
refuse & elle dit, vous n’aurez pas mon oui,
elle dit cette phrase, précisément, étrange,
vous vous n’aurez pas mon oui. . Elle te toise, les
yeux noirs. Tu es donc obligé de la traiter,
de la traiter de quelque chose d’abject. Une
fumée se soulève. Elle n’y croit pas. Elle a
les narines rondes & le souffle braisé. Elle
restera 10 jours de plus. 10 jours. 10 jours
moulus, étreints sans même un mot. C’est une
éternité pour elle, mais ce n’est rien vis à
vis du traitement... Damian dirait que c’est
toujours ça, que c’est toujours 10 jours, 10
jours de plus, gagnés sur le virus. C’est un
petit bout de satisfaction. Il faut savoir &
savoir l’apprécier. Il faut rester humble. &
quand on te dira, par visioconférence, là où
le son se hachure, là où les mots sortent le
plus souvent arrachés à la bouche, & plus ou
moins désynchronisés, que c’est très bien là
ce que tu fais, que tu dois être heureux, le
service est sur pieds, l’hôpital de Morievo,
ton hôpital, fait parler de lui à la ronde &
joue le jeu du charme & de la réputation, tu
en viendras à te demander si ces 10 jours-là
sont bien les seuls qui pèsent au fond de ta
cage thoracique. Quelque chose blanc te pèse
& t’oppresse. Ce n’est pas la neige molle le
long du Plexiglas, c’est autre chose. C’est,
oui, c’est une sorte de nausée. Tu finis par
couper la tête Skype. Tu dis, j’ai besoin de
plus, ici. Plus de moyen, plus de matériel &
puis faire de la prévention. Les gens d’ici,
ils ne savent rien... Ils se contaminent les
uns les autres par le regard, par la parole.
L’administrateur dit, mais le service vient,
il vient juste, d’ouvrir ses portes. Tu dis,
ça n’est pas suffisant. Tu lui dis des mots,
des mots abjects aussi. Tu vas les lui tirer
de la gorge ses 10 jours, à lui, & lorsqu’il
aura fini de plisser la croûte de cuir épais
de son front, tu ne l’écouteras pas. Il dit,
c’est un ultimatum ? Oui, sans doute. Ce que
l’on dira de toi dans ton dos, peu importe &
peu importe les rumeurs & la réputation. Je,
dit-il, pense qu’il faut que vous preniez le
temps de vous remettre... Ces derniers mois,
je l’imagine, ont dû être éprouvants. Il ose
couper court à la conversation comme ça. Son
image Skype va disparaître. Elle crépite, il
y a de la friture déjà, ça s’éteint & toi tu
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`le rappelles dans l’instant pour lui dire je m’en vais
`
ne fais rien d’autre que rien tu te regardes l’âme & tu te tais

C’est un endroit superbe, c’est un endroit misérable. Tout ce que tu arrives à obtenir d’un corps récalcitrant c’est 10 jours de présence. Au moment du bilan avec l’administration publique c’est amère. Ça te pèse. Il faudrait faire plus & mieux & mieux. L’homme dans le Skype s’en fiche.

Cf. Récits d’un jeune médecin, « L’éruption étoilée » (Livre de Poche), P. 103-104.



C’est un endroit superbe, c’est un endroit misérable. Tout ce que tu arrives à obtenir d’un corps récalcitrant c’est 10 jours de présence. Au moment du bilan avec l’administration publique c’est amère. Ça te pèse. Il faudrait faire plus & mieux & mieux. L’homme dans le Skype s’en fiche.


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Notes


Cf. Récits d’un jeune médecin, « L’éruption étoilée » (Livre de Poche), P. 103-104.

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