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M335

38c

samedi 29 août 2015, par Guillaume Vissac

Putain, le printemps c’est atroce. Car
c’est le diable dans une seringue, ça.
Quelqu’un a posé un mot sur la table :
cocaïne. Mais ce n’est pas exactement,
non ce n’est pas exactement ça. Voilà,
voilà ce que ça fait après injection :
paix intérieure, extase, béatitude. Ça
vaut pour les premières minutes. Après
le rush, de la douleur, des ténèbres &
de l’angoisse. De l’encre noire, de la
matière collante, du pétrole & quelque
chose comme de l’essence hybride, dont
les reflets miment l’hallucinatoire. À
la place de l’odeur on a le goût, sale
goût, un goût de recraché, un goût mis
dans le mûr, trop mûr, friable, blême,
à la frontière entre le mou duveteux &
la putréfaction. Dehors, une toile des
plus épaisse, duveteuse elle aussi, au
grain collé, à la matière mal cuite. À
quoi occuper mes heures alors ? Seul &
sans âme, je suis là & j’arpente. Oui,
j’arpente. Je fais le tour de moi-même
quelques dizaines de fois puis je vais
me coucher triste. Je n’ai plus mal ni
rien quand je me plante la seringue en
pleine peau. Je vois du noir, beaucoup
de noir, mais je n’ai plus mal, non...
Au contraire : c’est une excitation ce
truc, cet instant-là. J’entends tout &
tout le temps : tous les sons : jusque
dans les petites basses qui crépitent,
là, dans un écouteur intra-auriculaire
du premier patient venu qui attend les
coudes sur ses genoux qu’on examine sa
carcasse thoracique... Mais ça ne dure
pas, non... Ce truc est un cristal, ce
que je m’injecte dans le sang, au bout
d’un moment, ça se mélange au contact,
ça s’altère au contact, dans le sang &
dans le flux du sang, c’est victime de
la chimie alors. Le diable est dans la
boite, le diable est dans mon sang. Il
est là, liquidement lui, là de partout
& ça chauffe, ça me chauffe les mains,
les doigts, les avant-bras, partout, &
c’est lui... Je suis empoisonné par le
mot empoisonné. Je le sens, je l’ai au
cœur, ça tape, ça tape de plus en plus
fort, & je l’ai dans les tempes & dans
les gorges & j’ai sincèrement peur. De
ne plus savoir ouvrir sur moi des yeux
en vie. De ne plus être... De ne plus.


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Blog de Poliakov au 11 avril.


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Notes


Cf. Récits d’un jeune médecin, « Morphine » (Livre de Poche), P. 126-127.

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