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M343

38c

dimanche 6 septembre 2015, par Guillaume Vissac

Il n’y avait pas de clé dans l’armoire
à pharmacie de la clinique, pas vrai ?
Pas vrai ? Ça voudrait dire, donc, que
je l’aurais fracturée ? En plus d’être
un toxicomane je serais un voleur, une
espèce de délinquant glauque qui ère &
qui zone autour des pharmacies pour se
procurer sa dope dans le noir ? Ce que
je dois faire, c’est effacer ce billet
ou cette page. Voire même le blog ! Le
blog en entier, oui ! Tout supprimer &
qu’il ne reste rien de mon passage ici
dans cette tête. Que je me réincarne à
loisir en fleur tropicale... Car quand
tu meures, tu nourris le bitume, tu es
là & tu engraisse la terre, tu es bu &
rebu par la racine, par la végétation.
Une fleur tropicale, voilà en quoi moi
j’aimerais me métamorphoser... Il faut
bien servir à quelque chose... Mais je
n’en suis pas encore là. Ce connard de
Moscou a exagéré & pas qu’un peu. Moi,
là, je suis encore capable de penser &
de tenir debout. Je peux pratiquer les
arcanes de la médecine encore un peu &
merde, c’est vrai quoi, je ne suis pas
déjà devenu une épave ! J’ai encore de
la marge. Laisse-moi au moins ça. J’en
suis réduit à faire des faux ceci dit.
Pour obtenir des stocks, des quantités
minables mais bon, mieux que rien. Car
pour ça, je dois m’humilier en Skype &
baisser les yeux, pour qu’on ne vienne
surtout pas me sonder la pupille... Je
peux récupérer quelques grammes. Mais,
non, ça ne me dure pas longtemps. Tout
le monde s’en fout, évidemment. Tout a
changé depuis le bordel institutionnel
que c’est, là-bas, à Moscou. & on sent
les effets jusqu’ici. Il paraît que le
grand Poutine a quitté le pays mais on
dit aussi qu’il s’est tiré une balle ;
ça m’est égal... Ce que je sais, c’est
que le chaos ambiant ne m’aide pas sur
la question de l’approvisionnement. Le
fils de pute de Moscou parlait presque
de dégénérescence mais c’est faux : je
je ne suis pas atteint sur le plan des
choses neurologiques. Je veux dire oui
d’accord ces notes sont décousues mais
je ne suis pas écrivain moi ! & de mon
point de vue, je raisonne parfaitement
bien. Je suis sain. Dans ma tête, oui,
je suis sain. & s’il y a bien un truc
que le morphinomane peut faire, mieux,
bien mieux que les autres, s’est vivre
sa vie dans la solitude la plus pure &
complète sans sourciller. La solitude,
laisse-moi te le dire, c’est bien, oui
c’est bien, c’est important. La belle,
la vraie sérénité, ça vient de là, les
heures passées au noir dans nos douces
introspections, ah oui, que c’est beau
& fragile, on ne manque plus de rien &
on est là, seul mais complet, complet,
voilà, c’est le mot que je cherchais &
la contemplation, aussi, la sagesse, &
se voir immobile dans le reflet d’une,
de plusieurs vitres, se voir ainsi, se
voir diffracté, se voir plein. Là, par
exemple, la nuit va et vient sur nous,
comme une marée blanche, noire & minée
de silence. De l’ombre descend de tout
le côté sud qui amène aux forêts & aux
boues millénaires. Nous faisons partie
de ces boues nous aussi & nous sommes,
en tant qu’espèce, issue de la glaise.
Je n’ai besoin de rien, tu sais. Je ne
connais pas le froid ni la peur. Juste
le manque. Je sais qu’il me retrouvera
bientôt. Le manque est comme le deuil,
il nous abonde en moussons, il se tire
& se retire avec la marée & la marée a
pour habitude de revenir, toujours, de
temps en temps plus fortement, plus en
colère, parfois, rarement, assagie, le
corps défait de sa substance, sa magie
oubliée, forces éparpillées sans l’eau
dans sa vapeur & c’est comme ça. Je me
sais harcelé par le manque & moi je ne
suis qu’une botte de sable. Malléable.
Moi je suis malléable. Le manque est à
portée, il met ses dents dans moi, ses
dents pleines de salive. Quant à toute
cette histoire humiliante à Moscou, je
préfère l’oublier. Je suis en train de
l’oublier. Là, ça y est. C’est oublié.


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{Révisions}

1 révision

M343 , version 2 (6 septembre 2015)

Il n’y avait pas de clé dans l’armoire
à pharmacie de la clinique, pas vrai ?
Pas vrai ? Ça voudrait dire, donc, que
je l’aurais fracturée ? En plus d’être
un toxicomane je serais un voleur, une
espèce de délinquant glauque qui ère &
qui zone autour des pharmacies pour se
procurer sa dope dans le noir ? Ce que
je dois faire, c’est effacer ce billet
ou cette page. Voire même le blog ! Le
blog en entier, oui ! Tout supprimer &
qu’il ne reste rien de mon passage ici
dans cette tête. Que je me réincarne à
loisir en fleur tropicale... Car quand
tu meures, tu nourris le bitume, tu es
là & tu engraisse la terre, tu es bu &
rebu par la racine, par la végétation.
Une fleur tropicale, voilà en quoi moi
j’aimerais me métamorphoser... Il faut
bien servir à quelque chose... Mais je
n’en suis pas encore là. Ce connard de
Moscou a exagéré & pas qu’un peu. Moi,
là, je suis encore capable de penser &
de tenir debout. Je peux pratiquer les
arcanes de la médecine encore un peu &
merde, c’est vrai quoi, je ne suis pas
déjà devenu une épave ! J’ai encore de
la marge. Laisse-moi au moins ça. J’en
suis réduit à faire des faux ceci dit.
Pour obtenir des stocks, des quantités
minables mais bon, mieux que rien. Car
pour ça, je dois m’humilier en Skype &
baisser les yeux, pour qu’on ne vienne
surtout pas me sonder la pupille... Je
peux récupérer quelques grammes. Mais,
non, ça ne me dure pas longtemps. Tout
le monde s’en fout, évidemment. Tout a
changé depuis le bordel institutionnel
que c’est, là-bas, à Moscou. & on sent
les effets jusqu’ici. Il paraît que le
grand Poutine a quitté le pays mais on
dit aussi qu’il s’est tiré une balle ;
ça m’est égal... Ce que je sais, c’est
que le chaos ambiant ne m’aide pas sur
la question de l’approvisionnement. Le
fils de pute de Moscou parlait presque
de dégénérescence mais c’est faux : je
je ne suis pas atteint sur le plan des
choses neurologiques. Je veux dire oui
d’accord ces notes sont décousues mais
je ne suis pas écrivain moi ! & de mon
point de vue, je raisonne parfaitement
bien. Je suis sain. Dans ma tête, oui,
je suis sain. & s’il y a bien un truc
que le morphinomane peut faire, mieux,
bien mieux que les autres, s’est vivre
sa vie dans la solitude la plus pure &
complète sans sourciller. La solitude,
laisse-moi te le dire, c’est bien, oui
c’est bien, c’est important.
La solitude ,
laisse-moi te le dire , c’est bien , oui
c’est bien , c’est important , la belle,
la vraie sérénité, ça vient de là, les
heures passées au noir dans nos douces
introspections, ah oui, que c’est beau
& fragile, on ne manque plus de rien &
on est là, seul mais complet , complet, complet ,
voilà, c’est le mot que je cherchais &
la contemplation, aussi, la sagesse, &
se voir immobile dans le reflet d’une,
de plusieurs vitres, se voir ainsi, se
voir diffracté, se voir plein. Là, par
exemple, la nuit va et vient sur nous,
comme une marée blanche, noire & minée
de silence. De l’ombre descend de tout
le côté sud qui amène aux forêts & aux
boues millénaires. Nous faisons partie
de ces boues nous aussi & nous sommes,
en tant qu’espèce, issue de la glaise.
Je n’ai besoin de rien, tu sais. Je ne
connais pas le froid ni la peur. Juste
le manque. Je sais qu’il me retrouvera
bientôt. Le manque est comme le deuil,
il nous abonde en moussons, il se tire
& se retire avec la marée & la marée a
pour habitude de revenir, toujours, de
temps en temps plus fortement, plus en
colère, parfois, rarement, assagie, le
corps défait de sa substance, sa magie
oubliée, forces éparpillées sans l’eau
dans sa vapeur &  ; c’est comme ça. Je me
sais harcelé par le manque & moi je ne
suis qu’une botte de sable. Malléable.
Moi je suis malléable. Le manque est à
portée, il met ses les dents dans moi, ses
dents pleines de salive. Quant à toute
cette histoire humiliante à Moscou, je
préfère l’oublier. Je suis en train de
l’oublier. Là, ça y est. C’est oublié.



Blog de Poliakov au 15 novembre.


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Notes


Cf. Récits d’un jeune médecin, « Morphine » (Livre de Poche), P. 133-134.

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