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M344

38c

lundi 7 septembre 2015, par Guillaume Vissac

Gelé cette nuit. La terre est dure com
me si c’était de l’os. Je suis sorti s
ur le sentier qui va à la rivière, jam
ais je fais ça d’habitude, non. Jamais
je ne l’inspire le grand air. Je reste
confiné dans mon propre intérieur. Auc
une envie de sortir, non. Aucune envie
de rien. Désagrégation de la personnal
ité. Je fais tout de même des tentativ
es & des fois je fais même des tentati
ves pour m’abstenir de faire des tenta
tives (savoir où ça me mène ces tentat
ives, je ne sais plus où j’en suis). C
e matin : aucun shot ni rien. Rien. J’
en suis quand même à 3 shots de 4% par
jour. Ça, ce chiffre, ce petit pourcen
t de plus, elle me l’a dit, ça la tue.
De quoi je parle ? D’Anna. C’est elle,
le la, dans ça la tue. Ça me fait de l
a peine, ça me rend triste & ça me met
en colère, tout ce que tu veux. Mais c
’est surtout comme si c’était un deuil
de quelque chose on sait pas quoi. Moi
je sais pas ce que c’est. Anna elle sa
it pas ce que c’est. Personne sait. Pe
rsonne c’est. Je c’est même plus écrir
e. Sans shot alors oui je me suis sent
i mal. Partir. Pas bien. Je voyais des
yeux de partout ! C’était mes yeux ces
yeux je crois. Je crois je peux pas êt
re sûr. Alors j’ai remis la shot à plu
s tard je suis parti vers la rivière m
ais on dit le shot ou la shot ? Est-ce
qu’on dit shot déjà ? Qui dit shot ? J
’ai toujours dit ça, shot. J’ai toujou
rs employé ce mot-là même quand je n’e
mployais pas ce mot-là. Ça a l’air con
fus mais ça n’est pas confus. C’est tr
ès droit dans ma tête. Désert la riviè
re. Pas un bruit pas une respiration j
uste des yeux posés là comme des oisea
ux, exactement comme des oiseaux sur u
ne ligne électrique. Me regardaient ce
s oiseaux. Là, je ne sais pas si c’est
l’aube ou le crépuscule ou les 2, je m
e suis toujours tenu à distance respec
table de ces mots. Les yeux se sont en
volés au bout d’un moment. J’avais env
ie d’aller marcher jusqu’à l’hôpital l
e plus proche & de dire ça suffit, moi
docteur j’ai le deuil. Le deuil, le ma
nque, c’est pareil. Puis je me suis so
uvenu que l’hôpital le plus proche c’e
st celui de Morievo & le docteur le pl
us proche dans l’hôpital le plus proch
e eh bien c’est moi-même. Je me serais
donc dis à moi j’ai le deuil. C’est co
mme ce truc ce slogan qui dit que il f
aut aimer autrui autant qu’on s’aime s
oi-même
 : c’est une aporie. Pas étonna
nt qu’il y ait des guerres & des massa
cres ! Imagine que ce médecin, cette t
ête de moi, me traite comme s’il se tr
aitait lui-même. Il me ferait un bon g
ros shot de haine & il me planterait ç
a dans la gorge, oui ! Bon. Je crois q
ue je me suis un peu affaibli ces dern
iers temps (je boite). Des vieilles me
sont passées devant. Des sorcières, en
chemin pour se faire palper à Morievo.
Mais à Morievo, j’ai dit, c’est moi ce
lui qui palpe ! Peut-être que j’allais
les voir en consultation, je ne sais p
as. Elles marchaient en file indienne,
elles avaient des yeux sur les épaules
& sur le dos comme autant de petits so
upirs & ça me regardait droit dans les
yeux ces bêtes. Anna est bien vivante,
je l’ai vue à mon retour en sueur. Ell
e m’a dit n’avoir vu aucune vieille, m
ais peut-être qu’elle ne connaît pas t
outes
les vieilles ? Ça me soulage d’ê
tre fou. Ça me décharge d’avoir à fair
e l’effort d’être encore sain de cœur,
d’âme & d’esprit. Les hallucinations c
’est encore une autre histoire & ça n’
a pas d’importance. Anna s’inquiète, c
’est bien normal. Mais moi, à aimer mo
n corps comme moi-même, je m’en fous !


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Blog de Poliakov au 18 novembre.


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Notes


Cf. Récits d’un jeune médecin, « Morphine » (Livre de Poche), P. 134-135.

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