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M351

38c

lundi 14 septembre 2015, par Guillaume Vissac

Tempête de neige. Pas de consultation.
Pendant ma journée d’abstinence, hier,
j’ai lu un manuel de psychiatrie qui a
eu pour effet de me scier les genoux :
je suis perdu, c’est sans espoir... Le
moindre bruit me terrorise & puis tout
le monde est infect quand je ne prends
pas de shot. Ils me font peur... Quand
je suis sous morphine, ça va, je peux,
j’arrive à les aimer. Mais je préfère,
au fond, la solitude. Je suis prudent.
Désormais, oui, je suis prudent. C’est
à cause du feldscher, c’est à cause de
tout le monde... N’importe qui peut me
prendre en flag. N’importe qui peut me
défaire. Il suffit de me regarder dans
le regard pour ça. J’ai ma réserve, là
sous cadenas dans ma chambre, j’ai une
petite réserve pour mes shots. Pensées
pour Anna qui est là quelque part. Aux
aurores elle se levait pour moi & pour
me préparer mes shots. Son visage pose
sur moi une ombre monotone, apaisante.
Mais il commence à se défaire. Bientôt
je ne me souviendrais plus d’Anna qu’à
l’occasion des mirages du manque, elle
même ne serait plus une personne, mais
une image. Simplement une image. Comme
l’autre ! Puis plus rien. On s’est mis
sur la gueule elle & moi toute la nuit
(elle me traitait de merde humaine, il
y avait de la cruauté dans son regard)
& j’ai dû lui promettre, à nouveau, de
retourner à Moscou pour internement...
J’ai annoncé au personnel que j’avais,
eh bien, des problèmes de santé, j’ai,
euh, bredouillé des choses, je ne sais
pas s’ils m’ont cru, je m’en fiche, au
plus profond de moi je m’en fiche, car
j’ai compris mais après coup que cette
dispute que nous avons eu avec Anna ne
pouvait pas être réelle, puisqu’elle a
quitté l’hôpital il y a des jours, des
jours maintenant... Je me suis senti à
la fois trahi & piétiné par des bêtes.
Puisque cette dispute était fausse, je
n’avais pas besoin d’avouer à personne
que je n’étais pas bien ! & maintenant
ils savent ! Ils me poussent à partir,
à me soigner à Moscou. Je ne sais même
plus ce que j’ai dit comme prétexte...
Je me regarde en ce moment-même au dos
du miroir. Je ne suis plus conforme au
moi passé. Suis une momie de moi-même.
J’ai pris un bain je suis propre je me
suis même pesé... L’année dernière, je
pesais 65kg. Aujourd’hui j’en vaux 54.
J’ai des cicatrices ou des bouches sur
les bras. Parfois, ces bouches parlent
& palpitent. L’autre jour, j’ai repris
une seringue usagée... C’est ignoble !


<  -  >
{Révisions}

3 révisions

M351 , version 4 (15 septembre 2015)

Cf. Récits d’un jeune médecin, « Morphine » (Livre de Poche), P. 137-138.

M351 , version 3 (14 septembre 2015)

Tempête de neige. Pas de consultation.
Pendant ma journée d’abstinence, hier,
j’ai lu un manuel de psychiatrie qui a
eu pour effet de me scier les genoux :
je suis perdu, c’est sans espoir... Le
moindre bruit me terrorise & puis tout
le monde est infect quand je ne prends
pas de shot. Ils me font peur... Quand
je suis sous morphine, ça va, je peux,
j’arrive à les aimer. Mais je préfère,
au fond, la solitude. Je suis prudent.
Désormais, oui, je suis prudent. C’est
à cause du feldscher, c’est à cause de
tout le monde... N’importe qui peut me
prendre en flag. N’importe qui peut me
défaire. Il suffit de me regarder dans
le regard pour ça. J’ai ma réserve, là
sous cadenas dans ma chambre, j’ai une
petite réserve pour mes shots. Pensées
pour Anna qui est là quelque part. Aux
aurores elle se levait pour moi & pour
me préparer mes shots. Son visage pose
sur moi une ombre monotone, apaisante & apaisant .
Mais il commence à se défaire. Bientôt
je ne me souviendrais plus d’Anna qu’à
l’occasion des mirages du manque, elle
même ne serait plus une personne, mais
une image. Simplement une image. Comme
l’autre ! Puis plus rien. On s’est mis
sur la gueule elle & moi toute la nuit
(elle me traitait de merde humaine, il
y avait de la cruauté dans son regard)
& j’ai dû lui promettre, à nouveau, de
retourner à Moscou pour internement...
J’ai annoncé au personnel que j’avais,
eh bien, des problèmes de santé, j’ai,
euh, bredouillé des choses, je ne sais
pas s’ils m’ont cru, je m’en fiche, au
plus profond de moi je m’en fiche, car
j’ai compris mais après coup que cette
dispute que nous avons eu avec Anna ne
pouvait pas être réelle, puisqu’elle a
quitté l’hôpital il y a des jours, des
jours maintenant... Je me suis senti à
la fois trahi & piétiné par des bêtes.
Puisque cette dispute était fausse, je
n’avais pas besoin d’avouer à personne
que je n’étais pas bien ! & maintenant
ils savent ! Ils me poussent à partir,
à me soigner à Moscou. Je ne sais même
plus ce que j’ai dit comme prétexte...
Je me regarde en ce moment-même au dos
du miroir. Je ne suis plus conforme au
moi passé. Suis une momie de moi-même.
J’ai pris un bain je suis propre je me
suis même pesé... L’année dernière, je
pesais 65kg. Aujourd’hui j’en vaux 54.
J’ai des cicatrices ou des bouches sur
les bras. Parfois, ces bouches parlent
& palpitent. L’autre jour, j’ai repris
une seringue usagée... C’est ignoble !

M351 , version 2 (14 septembre 2015)

Tempête de neige. Pas de consultation.
Pendant ma journée d’abstinence, hier,
j’ai lu un manuel de psychiatrie qui a
eu pour effet de me scier les genoux :
je suis perdu, c’est sans espoir... Le
moindre bruit me terrorise & puis tout
le monde est infect quand je ne prends
pas de shot. Ils me font peur... Quand
je suis sous morphine, ça va, je peux,
j’arrive à les aimer. Mais je préfère,
au fond, la solitude. Je suis prudent.
Désormais, oui, je suis prudent. C’est
à cause du feldscher, c’est à cause de
tout le monde... N’importe qui peut me
prendre en flag. N’importe qui peut me
défaire. Il suffit de me regarder dans
le regard pour ça. J’ai ma réserve, là
sous cadenas dans ma chambre, j’ai une
petite réserve pour mes shots. Pensées
pour Anna qui est là quelque part. Aux
aurores elle se levait pour moi & pour
me préparer mes shots. Son visage pose
sur moi une ombre monotone & apaisant.
Mais il commence à se défaire. Bientôt
je ne me souviendrais plus d’Anna qu’à
l’occasion des mirages du manque, elle
même ne serait plus une personne, mais
une image. Simplement une image. Comme
l’autre ! Puis plus rien. On s’est mis
sur la gueule elle & moi toute la nuit
(elle me traitait traitais de merde humaine, il
y avait de la cruauté dans son regard)
& j’ai dû lui promettre, à nouveau, de
retourner à Moscou pour internement...
J’ai annoncé au personnel que j’avais,
eh bien, des problèmes de santé, j’ai,
euh, bredouillé des choses, je ne sais
pas s’ils m’ont cru, je m’en fiche, au
plus profond de moi je m’en fiche, car
j’ai compris mais après coup que cette
dispute que nous avons eu avec Anna ne
pouvait pas être réelle, puisqu’elle a
quitté l’hôpital il y a des jours, des
jours maintenant... Je me suis senti à
la fois trahi & piétiné par des bêtes.
Puisque cette dispute était fausse, je
n’avais pas besoin d’avouer à personne
que je n’étais pas bien ! & maintenant
ils savent ! Ils me poussent à partir,
à me soigner à Moscou. Je ne sais même
plus ce que j’ai dit comme prétexte...
Je me regarde en ce moment-même au dos
du miroir. Je ne suis plus conforme au
moi passé. Suis suis une momie de moi-même.
J’ai pris un bain je suis propre je me
suis même pesé... L’année dernière, je
pesais 65kg. Aujourd’hui j’en vaux 54.
J’ai des cicatrices ou des bouches sur
les bras. Parfois, ces bouches parlent
& palpitent. L’autre jour, j’ai repris
une seringue usagée... C’est ignoble !

Cf. Récits d’un jeune médecin, « Morphine » (Livre de Poche), P. 137-138.



Blog de Poliakov au 17 janvier.


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Notes


Cf. Récits d’un jeune médecin, « Morphine » (Livre de Poche), P. 137-138.

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