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M40

44C

jeudi 6 novembre 2014, par Guillaume Vissac

Les jours se sont mis à filer à Morievo. Peu
à peu, tu commences à t’habituer à ton autre
vie. Dans les villages on se broie l’âme, on
marche sur des chemins immarchables, on vend
des marchandises invendables, on mastique un
dialecte imparlable. On se croise. On tend à
l’autre l’une de ses 2 mains. On se succède,
dans les pissotières blanches, plus ou moins
mal à l’aise. Tu as rarement plus de 5 corps
différents chaque jour à tes consultations ;
c’est comme ça. Tu es libre d’âme & de corps
chaque soir. Lorsque tu n’es pas englué sous
le tube cathodique des VHS issues de Leopold
tu te plonges dans sa bibliothèque, tu aimes
avaler ses manuels de chirurgie, tu bois des
boissons chaudes, tu te souviens de divers &
diverses fantômes & visions. Des jours & des
nuits entières, parfois, il y a tellement de
pluie sur le toit, il y a tellement d’eau au
dessus des fenêtres, que la boue & la brume,
animées ensemble dans une sorte de mixture à
la carrure humaine, se lèvent & s’élancent à
l’aveugle dans le pétrole des nuits, l’encre
des heures crépusculaires. Armées de lumière
électrique & très jaune elles terrorisent la
populace : les interrorisables, les ombres à
la peau lente, les visages camouflés sous la
buée, derrière les vitres, les vieilles gens
& les mous, les saumâtres ou les taiseux des
environs, bref, pour ainsi dire, ton aimable
clientèle. Par l’un de ces soirs-là, tu es à
la verticale de toi-même, assis sur un siège
& planté, penché sur un atlas d’anatomie, le
genre d’atlas d’anatomie topographique qu’il
serait impossible de trouver aujourd’hui "en
mégalopolis", & un silence moelleux vient de
crever. Ce sont les rats qui grincent, là où
le placard crevassé qui fait office de garde
manger végète. Tes yeux te brûlent & le coin
de tes paupières te tisonne le nerf avec une
pince monseigneur. C’est là que ça tire, que
c’est bon. Quand on lutte sûr de soi face au
sommeil. Quand on s’apprête à tout lâcher...


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{Révisions}

2 révisions

M40 , version 3 (7 novembre 2014)

Cf. Récits d’un jeune médecin (Livre de Poche), P. 22-23 22

M40 , version 2 (6 novembre 2014)

Retour au quotidien. Tu t’habitues à Morievo. Peu de consultations. Des nuits. Des brumes. Le silence face au sommeil qui te recouvre.

Les jours se sont mis à filer à Morievo. Peu
à peu, tu commences à t’habituer à ton autre
vie. Dans les villages on se broie l’âme, on
marche sur des chemins immarchables, on vend
des marchandises invendables, on mastique un
dialecte imparlable. On se croise. On tend à
l’autre l’une de ses 2 mains. On se succède,
dans les pissotières blanches, plus ou moins
mal à l’aise. Tu as rarement plus de 5 corps
différents chaque jour à tes consultations ;
c’est comme ça. Tu es libre d’âme & de corps
chaque soir. Lorsque tu n’es pas englué sous
le tube cathodique des VHS issues de Leopold
tu te plonges dans sa bibliothèque, tu aimes
avaler ses manuels de chirurgie, tu bois des
boissons chaudes, tu te souviens de divers &
diverses fantômes & visions. Des jours & des
nuits entières, parfois, il y a tellement de
pluie sur le toit, il y a tellement d’eau au
dessus des fenêtres, que la boue & la brume,
animées ensemble dans une sorte de mixture à
la carrure humaine, se lèvent & s’élancent à
l’aveugle dans le pétrole des nuits, l’encre
des heures crépusculaires. Armées de lumière
électrique & très jaune elles terrorisent la
populace : les interrorisables, les ombres à
la peau lente, les visages camouflés sous la
buée, derrière les vitres, les vieilles gens
& les mous, les saumâtres ou les taiseux des
environs, bref, pour ainsi dire, ton aimable
clientèle. Par l’un de ces soirs-là, tu es à
la verticale de toi-même, assis sur un siège
& planté, penché sur un atlas d’anatomie, le
genre d’atlas d’anatomie topographique qu’il
serait impossible de trouver aujourd’hui "en
mégalopolis", & un silence moelleux vient de
crever. Ce sont les rats qui grincent, là où
le placard crevassé qui fait office de garde
manger végète. Tes yeux te brûlent & le coin
de tes paupières te tisonne le nerf avec une
pince monseigneur. C’est là que ça tire, que
c’est bon. Quand on lutte sûr de soi face au
sommeil. Quand on s’apprête à tout lâcher...



Retour au quotidien. Tu t’habitues à Morievo. Peu de consultations. Des nuits. Des brumes. Le silence face au sommeil qui te recouvre.


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Notes


Cf. Récits d’un jeune médecin (Livre de Poche), P. 22-23

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