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M42

44C

samedi 8 novembre 2014, par Guillaume Vissac

Le bruit d’un corps, ses pieds lourds contre
les marches d’escalier, sa silhouette longue
dans l’envers d’une porte. Tu veux savoir de
qui il s’agit, tu veux chercher dans l’ombre
de son ombre un visage connu. C’est Aksinia.
Elle te dit, Anna m’a envoyée vous chercher,
on vous demande de venir à l’hôpital le plus
vite possible. Tu demandes, c’est quoi ? Une
femme qui accouche mal, dit l’autre. On peut
dire que le sommeil te quitte dans l’instant
& qu’il s’évapore de ta peau comme la sueur,
après l’effort, sous forme de condensation &
de vapeur fumée, dehors, sous le souffle des
vents froids. Tout en te préparant tu tentes
de te répéter tout ce qui peut arriver quand
tout va mal à l’accouchement, un bassin trop
étroit, une présentation anormale, le siège,
ou, pire, une éclampsie aveuglante... Besoin
des forceps peut-être ? Une césarienne ? Les
envoyer, elle & son môme violet, à la ville,
n’importe quelle ville, celle la plus proche
ou la plus facile d’accès ? Non, pas besoin,
tu le feras tout seul, il faudra bien ! Mais
quel désastre si tu n’en est pas capable. La
honte devant les infirmières & les femmes en
général ! Tu es là devant le reflet blanc de
ta penderie : de quoi as-tu l’air ? D’un pas
grand chose. D’un presque rien. D’un pauvre,
d’un sans âme, d’un cerné des 2 yeux qui est
au bord de s’assécher la bouche & les lèvres
à force de s’abreuver de sa propre gorge, de
puiser sa salive dans son trou noir de tronc
(mais ça ne sert à rien de brasser sa propre
peur comme ça à l’avance, sans rien savoir).


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{Révisions}

1 révision

M42 , version 2 (8 novembre 2014)

Le bruit d’un corps, ses pieds lourds contre
les marches d’escalier, sa silhouette longue
dans l’envers d’une porte. Tu veux savoir de
qui il s’agit, tu veux chercher dans l’ombre
de son ombre un visage connu. C’est Aksinia.
Elle te dit, Anna m’a envoyée vous chercher,
on vous demande de venir à l’hôpital le plus
vite possible. Tu demandes, c’est quoi ? Une
femme qui accouche mal, dit l’autre. On peut
dire que le sommeil te quitte dans l’instant
& qu’il s’évapore de ta peau comme la sueur,
après l’effort, sous forme de condensation &
de vapeur fumée, dehors, sous le souffle des
vents froids. Tout en te préparant tu tentes
de te répéter tout ce qui peut arriver quand
tout va mal à l’accouchement, un bassin trop
étroit, une présentation anormale, le siège,
ou, pire, une éclampsie aveuglante... Besoin
des forceps peut-être ? Une césarienne ? Les
envoyer, elle & son môme violet, à la ville,
n’importe quelle ville, celle la plus proche
ou la plus facile d’accès ? Non, pas besoin,
tu le feras tout seul, il faudra bien ! Mais
quel désastre si tu n’en est pas capable. La
honte devant les infirmières & les femmes en
général ! Tu es là devant le reflet blanc de
ta penderie : de quoi as-tu l’air ? D’un pas
grand chose. D’un presque rien. D’un pauvre,
d’un sans âme, d’un cerné des 2 yeux qui est
au bord de s’assécher la bouche & les lèvres
à force de s’abreuver de sa propre gorge, de
puiser sa salive dans son trou noir de tronc
(mais ça ne sert à rien de brasser sa propre
peur comme ça à l’avance, sans rien savoir).

Cf. Récits d’un jeune médecin (Livre de Poche), P. 24



Quelqu’un monte. On t’appelle à l’hôpital, un accouchement qui merde. Tu te lèves dans l’instant. Par la suite, en sept caractères blancs espaces compris : la peur.


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Notes


Cf. Récits d’un jeune médecin (Livre de Poche), P. 24

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