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M58

44C

lundi 24 novembre 2014, par Guillaume Vissac

On rejette les draps trempés de sang & on se
presse de recouvrir la mère d’un drap propre
avant que la femme soit emportée par Ana, le
feldscher & Aksinia dans une chambre. On met
l’enfant dans un cocon blanc & son visage au
teint sombre & ridé se contracte & ça pleure
& ça piaule. L’eau coule au fond des lavabos
& certains visages disparaissent derrière la
fumée, Ana tousse, sa bouche tire sur le feu
rouge de sa cigarette. Elle te félicite pour
ta version de dingue. Tu te brosses les bras
avec application, ton oeil dans le coin d’un
autre oeil, plus grand, blanc de fond, strié
de vaisseaux bouillis : est-ce qu’elle ne se
moque pas de toi ? Mais tu ne lis sur le lin
de son visage qu’une véritable expression de
satisfaction mêlée de, comment dire, oui, de
fierté. Ton coeur est plein de joie, de sang
& de courbatures sèches. Tu regardes, autour
de toi, l’explosion des pigments, les litres
de rouge éparpillés dans la blancheur, l’eau
rouge aussi le long de tes bras brossés & tu
te sens vainqueur. Mais, quelque part, comme
un doute commence à s’agiter, un ver gluant.


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{Révisions}

1 révision

M58 , version 2 (24 novembre 2014)

On emmène la mère & on emmaillote l’enfant. Ana fume. Tu te brosses la peau. Des félicitations. Est-ce qu’on ne se moque pas de toi ?

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On rejette les draps trempés de sang & on se
presse de recouvrir la mère d’un drap propre
avant que la femme soit emportée par Ana, le
feldscher & Aksinia dans une chambre. On met
l’enfant dans un cocon blanc & son visage au
teint sombre & ridé se contracte & ça pleure
& ça piaule. L’eau coule au fond des lavabos
& certains visages disparaissent derrière la
fumée, Ana tousse, sa bouche tire sur le feu
rouge de sa cigarette. Elle te félicite pour
ta version de dingue. Tu te brosses les bras
avec application, ton oeil dans le coin d’un
autre oeil, plus grand, blanc de fond, strié
de vaisseaux bouillis : est-ce qu’elle ne se
moque pas de toi ? Mais tu ne lis sur le lin
ton
de son visage qu’une véritable expression de
satisfaction mêlée de, comment dire, oui, de
fierté. Ton coeur est plein de joie, de sang
& de courbatures sèches. Tu regardes, autour
de toi, l’explosion des pigments, les litres
de rouge éparpillés dans la blancheur, l’eau
rouge aussi le long de tes bras brossés & tu
te sens vainqueur. Mais, quelque part, comme
un doute commence à s’agiter, un ver gluant.



On emmène la mère & on emmaillote l’enfant. Ana fume. Tu te brosses la peau. Des félicitations. Est-ce qu’on ne se moque pas de toi ?


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Notes


Cf. Récits d’un jeune médecin (Livre de Poche), P. 32-33

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