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M64

44C

dimanche 30 novembre 2014, par Guillaume Vissac

Des dents blanches en gros plan. Crissent ou
crépitent, les unes contre les autres. Bruit
métallique sur bruit métallique & les hommes
de main, éclairés pleins phares par d’autres
phares hors champ, ils entrent quelque part,
passent par une porte dérobée au milieu d’un
grand hall en verre, vitrines derrière quoi,
passés les halos, les mannequins plastiques,
engoncés, patientent la bouche ouverte. Puis
quelqu’un apparaît, c’est un homme important
& son corps intranquille cherche des yeux un
point d’ancrage où planter sa respiration. À
la faveur de la nuit effondrée, sous la haie
d’honneur des immeubles : le chapeau haut de
forme de l’homme crénelé. Il ondule. Il joue
du balancement de la marée, il danse, branle
& opine comme un môme à la ronde. &, sous ce
chapeau dansant, un visage que l’on ne verra
pas, un fou sans doute. Le fou de l’épisode.
Il y a des percussions. Changement d’angle :
on le voit en plongée du dessus. Derrière la
forme de son corps ce corps crache une ombre
agrafée à la nuit véritable. Il est possible
qu’ils ne fassent qu’un. Il approche, marche
lentement, il y a l’ombre d’une canne droite
qui s’élance au côté de son corps. Peut-être
qu’on l’entend, peut-être qu’on le devine. À
quoi pense-t-il, l’homme de main anonyme, au
moment de passer sa main droite ou la gauche
à l’intérieur de sa parka en Kevlar afin d’y
tâter la crosse tiède & rugueuse de son arme
de poing ? On ne le sait pas à quoi il pense
& on ne le saura jamais. Il se retourne vers
ses collègues hommes de main qui ont tous la
même tête que lui. Curieusement, ils portent
tous des lunettes de soleil sous la nuit. Un
homme approche. C’est notre homme. L’homme à
la silhouette crénelée. Il n’en finit plus &
il n’en finit plus d’approcher. Ça s’appelle
le suspens. Ça fonctionne. Toujours ces sons
métalliques & ces percussions sèches. Rythme
serré. Ça s’intensifie très progressivement.
L’homme est là, on ne voit que son ombre. Il
danse. Son ombre danse. Lourd de ventre mais
léger de mouvement. La rue est pavée. Petits
pieds, semelles planes. Une cane à la main &
une main mise sur son pommeau. Les hommes de
main sortent leurs flingues automatiques. Il
dit, hello gentlemen avec des dents crispées
de maladif mental. Il relève son visage pour
qu’on le voit avant que la salve de balles &
de plomb ne se mettent à éclabousser l’air &
la toile de la nuit. On note qu’il porte une
barbe grise bien dessinée & comme une fraise
blanche autour du cou : il est anachronique.


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{Révisions}

1 révision

M64 , version 2 (30 novembre 2014)

Des dents blanches, elles crissent. Un homme important au milieu d’hommes de main. Le fou approche. Suspens. Il est poli. Son costume est anachronique.

Des dents blanches en gros plan. Crissent ou
crépitent, les unes contre les autres. Bruit
métallique sur bruit métallique & les hommes
de main, éclairés pleins phares par d’autres
phares hors champ, ils entrent quelque part,
passent par une porte dérobée au milieu d’un
grand hall en verre, vitrines derrière quoi,
passés les halos, les mannequins plastiques,
engoncés, patientent la bouche ouverte. Puis
quelqu’un apparaît, c’est un homme important
& son corps intranquille cherche des yeux un
point d’ancrage où planter sa respiration. À
la faveur de la nuit effondrée, sous la haie
d’honneur des immeubles : le chapeau haut de
forme de l’homme crénelé. Il ondule. Il joue
du balancement de la marée, il danse, branle
& opine comme un môme à la ronde. &, sous ce
chapeau dansant, un visage que l’on ne verra
pas, un fou sans doute. Le fou de l’épisode.
Il y a des percussions. Changement d’angle :
on le voit en plongée du dessus. Derrière la
forme de son corps ce corps crache une ombre
agrafée à la nuit véritable. Il est possible
qu’ils ne fassent qu’un. Il approche, marche
lentement, il y a l’ombre d’une canne droite
qui s’élance au côté de son corps. Peut-être
qu’on l’entend, peut-être qu’on le devine. À
quoi pense-t-il, l’homme de main anonyme, au
moment de passer sa main droite ou la gauche
à l’intérieur de sa parka en Kevlar afin d’y
tâter la crosse tiède & rugueuse de son arme
de poing ? On ne le sait pas à quoi il pense
& on ne le saura jamais. Il se retourne vers
ses collègues hommes de main qui ont tous la
même tête que lui. Curieusement, ils portent
tous des lunettes de soleil sous la nuit. Un
homme approche. C’est notre homme. L’homme à
la silhouette crénelée. Il n’en finit plus &
il n’en finit plus d’approcher. Ça s’appelle
le suspens. Ça fonctionne. Toujours ces sons
métalliques & ces percussions sèches. Rythme
serré. Ça s’intensifie très progressivement.
L’homme est là, on ne voit que son ombre. Il
danse. Son ombre danse. Lourd de ventre mais
léger de mouvement. La rue est pavée. Petits
pieds, semelles planes. Une cane à la main &
une main mise sur son pommeau. Les hommes de
main sortent leurs flingues automatiques. Il
dit, hello gentlemen avec des dents crispées
de maladif mental. Il relève son visage pour
qu’on le voit avant que la salve de balles &
de plomb ne se mettent à éclabousser l’air &
la toile de la nuit. On note qu’il porte une
barbe grise bien dessinée & comme une fraise
blanche autour du cou : il est anachronique.



Des dents blanches, elles crissent. Un homme important au milieu d’hommes de main. Le fou approche. Suspens. Il est poli. Son costume est anachronique.


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Notes


Interlude #2, Pierrot le fou (道化師の鎮魂歌)

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