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M81

44C

mercredi 17 décembre 2014, par Guillaume Vissac

La gamine a des yeux. Des vallées seigle mûr
que ces yeux : ce sont les anges qu’on peint
de cette manière. Mais une ombre se niche au
fond des blancs, tu comprends ce que c’est :
c’est la peur. Elle ne peut plus respirer. À
ce rythme-là elle sera morte dans une heure.
Ta voix d’intérieur est parfaitement calme &
mesurée mais quelque chose t’enfonce un coin
dans le coeur. Des failles creusent, au fond
de sa gorge, à chaque inspiration, une série
de nervures fissurées. Un visage violacé. Tu
comprends tout de suite ce que ça signifie &
ce que ça recouvre ces pigments de peau. Une
fois que tu l’as formulé à voix haute & ocre
& sincère, ton diagnostique te paraît encore
plus appliqué. Elle a un croup diphtérique &
sa gorge est manifestement déjà obstruée par
les pseudomembranes. La mère sombre. Tu dis,
depuis combien de jours elle est malade ? La
mère répond. 5 jours. Il y a de la salive ou
des mots, des mots tous très durs, entre les
interstices de tes dents. Ces mots finissent
dans le visage de la mère. Des à quoi est-ce
que tu pensais. Des ça va pas. Des putain de
merde. La mère encaisse. Il y a une vieille,
elle sort de sous son ombre, elle te parle &
tu ne l’écoutes pas. Elle dit, 5 jours M. le
docteur, 5 jours ! La grand-mère, tu lui dis
sans attendre, ferme-la, ferme ta gueule. Tu
le répètes plusieurs fois. Ça défoule. Tombé
à genoux le squelette de quelqu’un (la mère,
la grand-mère, comment savoir ?) s’accroche,
s’accroche à ta prestance. Docteur, file-lui
des médocs, qu’elle te hurle à la rotule, je
vais me foutre en l’air si elle meure ! Mais
relève-toi, putain, tu gueules, relève-toi &
tais-toi où je ne t’adresse plus la parole !


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{Révisions}

1 révision

M81 , version 2 (17 décembre 2014)

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La gamine a des yeux. Des vallées seigle mûr
que ces yeux : ce sont les anges qu’on peint
de cette manière. Mais une ombre se niche au
fond des blancs, tu comprends ce que c’est :
c’est la peur. Elle ne peut plus respirer. À
ce rythme-là elle sera morte dans une heure.
Ta voix d’intérieur est parfaitement calme &
mesurée mais quelque chose t’enfonce un coin
dans le coeur. Des failles creusent, au fond
de sa gorge, à chaque inspiration, une série
de nervures fissurées. Un visage violacé. Tu
comprends tout de suite ce que ça signifie &
ce que ça recouvre ces pigments de peau. Une
fois que tu l’as formulé à voix haute & ocre
& sincère, ton diagnostique te paraît encore
plus appliqué. Elle a un croup diphtérique &
sa gorge est manifestement déjà obstruée par
les pseudomembranes. La mère sombre. Tu dis,
depuis combien de jours elle est malade ? La
mère répond. 5 jours. Il y a de la salive ou
des mots, des mots tous très durs, entre les
interstices de tes dents. Ces mots finissent
dans le visage de la mère. Des à quoi est-ce
que tu pensais. Des ça va pas. Des putain de
merde. La mère encaisse. Il y a une vieille,
elle sort de sous son ombre, elle te parle &
tu ne l’écoutes pas. Elle dit, 5 jours M. le
docteur, 5 jours ! La grand-mère, tu lui dis
sans attendre, ferme-la, ferme ta gueule. Tu
le répètes plusieurs fois. Ça défoule. Tombé
à genoux le squelette de quelqu’un (la mère,
la grand-mère, comment savoir ?) s’accroche,
s’accroche à ta prestance. Docteur, file-lui
des médocs, qu’elle te hurle à la rotule, je
vais me foutre en l’air si elle meure ! Mais
relève-toi, putain, tu gueules, relève-toi &
tais-toi où je ne t’adresse plus la parole !



Les yeux de la môme. La peur. Elle s’étouffe. Diagnostique : c’est un croup diphtérique ce machin. Depuis combien de temps ça dure ? 5 jours. Tu insultes la mère. Tu insultes la grand-mère. Tu insultes tout le monde.


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Notes


Cf. Récits d’un jeune médecin, « Un gosier en acier » (Livre de Poche), P. 35

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