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M94

44C

mardi 30 décembre 2014, par Guillaume Vissac

À cause de toi elle meurt, Lidka, alors que,
oui, dans d’autres circonstances elle aurait
pu mourir, mais seule, tranquillement, calme
& dans son humilité, dans une chambre lente.
Ici elle est enduite. Elle est la gorge sale
& ventrée, béante. Tu as torturé de la chair
condamnée. Tu es allé remuer l’âme humaine &
pour quoi ? Puis, petit à petit, ça se tord,
ça se déplace : tu ne pourras jamais prouver
qu’elle serait morte de toute manière. Après
ce que tu leur as dit, à ces femmes, & après
la façon dont tu les as traitées avant cette
opération, qui sait comment elles réagiront.
Qui sait ce qu’elles diront & à qui. Elles &
d’autres diront que tu l’as égorgée. Que les
blessures ont jailli de ta main. & savoir ce
que dira l’hôpital. Quelle est sa position ?
Est-ce que tu es assuré personnellement ? La
nature juridique des choses, c’est quoi ? Un
geste te sort de ta torpeur debout. On passe
sur ton front un peu d’humanité pour éponger
ta sueur. Tu as la bouche pâteuse & sèche ou
l’inverse ou les 2. Poser le scalpel. Dire :
je ne sais pas quoi faire d’autre. Mais non.
Ne rien dire. Tu vois les yeux lunaires d’un
fantôme de sa mère sous les tiens. Crispé au
scalpel tu plantes la lame brusquement. Dans
la gorge brusquement. Dans le sang, dans les
brimborions de peau brusquement. Dans l’oeuf
du temps lui-même. On doit sans doute croire
que tu es fou. On doit croire & croire. Dans
un dernier geste tu poignardes Lidka, cognes
sa voix filandreuse quand voilà : les tissus
s’écartèlent : soudain la tranchée apparaît.


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{Révisions}

1 révision

M94 , version 2 (30 décembre 2014)

Elle meurt dans la violence, elle aurait pu mourir calme. Tu as peur. Tu crains les poursuites judiciaires. On t’éponge. Tu tentes quelque chose : tu t’acharnes sur la gorge de la môme. Ça paye. La trachée apparaît.

À °°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°
A cause de toi elle meurt, Lidka, alors que,
oui, dans d’autres circonstances elle aurait
pu mourir, mais seule, tranquillement, calme
& dans son humilité progressivement , dans une chambre lente blanche .
Ici elle est enduite. Elle est la gorge sale
& ventrée éventrée , béante. Tu as torturé de la chair
peau
condamnée. Tu es allé remuer l’âme humaine &
pour quoi ? Puis, petit à petit, ça se tord,
ça se déplace : tu ne pourras jamais prouver
qu’elle serait morte de de toute manière. . Après
ce que tu leur as dit, à ces femmes, & après
la façon dont tu les as traitées avant cette
opération, qui sait comment elles réagiront.
Qui sait ce qu’elles diront & à qui. Elles &
d’autres diront que tu l’as égorgée. Que les
blessures ont jailli de ta main. & savoir ce
que dira l’hôpital. Quelle est sa position ?
Est-ce que tu es assuré personnellement personnellement ? La
nature juridique des choses, c’est quoi ? Un
geste te sort de ta torpeur debout. On passe
sur ton front un peu d’humanité pour éponger
ta sueur. Tu as la bouche pâteuse & sèche ou
l’inverse ou les 2. Poser le scalpel. Dire :
je ne sais pas quoi faire d’autre. Mais non.
Ne rien dire. Tu vois les yeux lunaires d’un
fantôme de sa mère sous les tiens. Crispé au
scalpel tu plantes la lame brusquement. Dans
la gorge brusquement. Dans le sang, dans les
brimborions de peau chair brusquement. Dans l’oeuf
l’âge
du temps lui-même. On doit sans doute croire
que tu es fou. On doit croire & croire. Dans
un dernier geste tu poignardes Lidka, cognes
sa voix filandreuse quand voilà : les tissus
s’écartèlent : soudain la tranchée apparaît.



Elle meurt dans la violence, elle aurait pu mourir calme. Tu as peur. Tu crains les poursuites judiciaires. On t’éponge. Tu tentes quelque chose : tu t’acharnes sur la gorge de la môme. Ça paye. La trachée apparaît.


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Notes


Cf. Récits d’un jeune médecin, « Un gosier en acier » (Livre de Poche), P. 41

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