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MC1

44C

mardi 22 septembre 2015, par Guillaume Vissac

Tu as relu dans la nuit l’archive exportée
du blog de Poliakov engoncé dans les pores
de ta propre peau. L’insomnie. C’est dû au
grand squelette de l’insomnie cette putain
de lecture. Même 20 ans après l’avoir vécu
de ton point de vue extérieur & désarmé tu
ressens toujours de l’amertume à propos de
cette histoire. Pourtant, tu y reviens, ça
vient de toi cette lecture... Tu relis ces
archives régulièrement & toutes les X mois
ou années ça te met le moral à la cave. Tu
aimes peut-être ça, ceci dit ? Avoir ainsi
le moral à la cave ? Il y en a eu beaucoup
pour te dire, oui, que tu aimais ça le mal
que tu te faisais à toi-même, que tu étais
comme intoxiqué à ton propre malheur. Mais
ces gens-là savent-ils, réellement, ce que
c’est que la dépendance toxicologique ? Tu
le sais, toi. À cause de ces mots en bloc,
à cause de ces écritures stratifiées qu’on
a choisi de te confier presque par hasard.
À cause de (ou grâce à) Poliakov, le mort.
Le morphinomaniaque (c’est comme ça). Mais
toi, t’octroieras-tu le droit de dévoiler,
de révéler ainsi la pathétique histoire de
Poliakov à qui que ce soit ? Jusque-là, tu
n’avais rien dit, non. Hors de question de
remettre le blog au réseau, par exemple...
Mais aussi, plus mystérieusement, un tabou
de la parole autour de Poliakov, son corps
& son histoire, sa substance, sa moelle...
Tu n’as rien dit à personne, pas même à de
ces anciens camarades d’université qui, au
temps de la jeunesse, vous avaient côtoyés
toi & lui. & un jour au matin, 20 ans plus
tard, il faudrait en parler, à voix haute,
à quelqu’un, à un visage masqué par un peu
de tissus organiques, comme ça, sans nulle
raison particulière ? Peut-être que c’est,
oui, la solution. Peut-être que le tabou a
eu le temps de crever. Celui qui est là, à
la table en plastique du petit déjeuner, a
un regard éteint. Souam, il s’appelle. Une
espèce de kiné de 20 ans qui n’a jamais su
ce qu’il faisait ici. Il ne touche presque
rien, il est là pour apprendre. Il mange à
la va-vite avec ses pouces & ses phalanges
& il se brûle à cause de la faim... Tu lui
dis, calme-toi. On n’est pas pressé ici...
& tu commences à lui parler à voix haute &
fêlée de ce type que tu as connu un jour &
qui s’appelait, non ça n’a pas beaucoup de
sens de donner un nom ici, toujours est-il
que ce type est mort, mort, il y a 20 ans.


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MC1 , version 3 (13 mars 2016)

Tu as relu dans la nuit l’archive exportée
du blog de Poliakov engoncé dans les pores
de ta propre peau. L’insomnie. C’est dû au
grand squelette de l’insomnie cette putain
de lecture. Même 20 ans après l’avoir vécu
de ton point de vue extérieur & désarmé tu
ressens toujours de l’amertume à propos de
cette histoire. Pourtant, tu y reviens, ça
vient de toi cette lecture... Tu relis ces
archives régulièrement & toutes les X mois
ou années ça te met le moral à la cave. Tu
aimes peut-être ça, ceci dit ? Avoir ainsi
le moral à la cave ? Il y en a eu beaucoup
pour te dire, oui, que tu aimais ça le mal
que tu te faisais à toi-même, que tu étais
comme intoxiqué à ton propre malheur. Mais
ces gens-là savent-ils, réellement, ce que
c’est que la dépendance toxicologique ? Tu
le sais, toi. À cause de ces mots en bloc,
à cause de ces écritures stratifiées qu’on
a choisi de te confier presque par hasard.
À cause de (ou grâce ) à) Poliakov, le mort.
Le morphinomaniaque (c’est comme ça). Mais
toi, t’octroieras-tu le droit de dévoiler,
de révéler ainsi la pathétique histoire de
Poliakov à qui que ce soit ? Jusque-là, tu
n’avais rien dit, non. Hors de question de
remettre le blog au réseau, par exemple...
Mais aussi, plus mystérieusement, un tabou
de la parole autour de Poliakov, son corps
& son histoire, sa substance, sa moelle...
Tu n’as rien dit à personne, pas même à de
ces anciens camarades d’université qui, au
temps de la jeunesse, vous avaient côtoyés
toi & lui. & un jour au matin, 20 ans plus
tard, il faudrait en parler, à voix haute,
à quelqu’un, à un visage masqué par un peu
de tissus organiques, comme ça, sans nulle
raison particulière ? Peut-être que c’est,
oui, la solution. Peut-être que le tabou a
eu le temps de crever. Celui qui est là, à
la table en plastique du petit déjeuner, a
un regard éteint. Souam, il s’appelle. Une
espèce de kiné de 20 ans qui n’a jamais su
ce qu’il faisait ici. Il ne touche presque
rien, il est là pour apprendre. Il mange à
la va-vite avec ses pouces & ses phalanges
& il se brûle à cause de la faim... Tu lui
dis, calme-toi. On n’est pas pressé ici...
& tu commences à lui parler à voix haute &
fêlée de ce type que tu as connu un jour &
qui s’appelait, non ça n’a pas beaucoup de
sens de donner un nom ici, toujours est-il
que ce type est mort, mort, il y a 20 ans.

MC1 , version 2 (22 septembre 2015)

Tu as relu dans la nuit l’archive exportée
du blog de Poliakov engoncé dans les pores
de ta propre peau. L’insomnie. C’est dû au
grand squelette de l’insomnie cette putain
de lecture. Même 20 ans après l’avoir vécu
de ton point de vue extérieur & désarmé tu
ressens toujours de l’amertume à propos de
cette histoire. Pourtant, tu y reviens, ça
vient de toi cette lecture... Tu relis ces
archives régulièrement & toutes les X mois
ou années ça te met le moral à la cave. Tu
aimes peut-être ça, ceci dit ?
Avoir Tu
aimes peut-être ça , au fond , d’avoir ainsi
le moral à la cave ? Il y en a eu beaucoup
pour te dire, oui, que tu aimais ça le mal
que tu te faisais à toi-même, que tu étais
comme intoxiqué à ton propre malheur. Mais
ces gens-là savent-ils, réellement, ce que
c’est que la dépendance toxicologique ? Tu
le sais, toi. À cause de ces mots en bloc,
à cause de ces écritures stratifiées qu’on
a choisi de te confier presque par hasard.
À cause de (ou grâce) à Poliakov, le mort.
Le morphinomaniaque (c’est comme ça). Mais
toi, t’octroieras-tu le droit de dévoiler,
de révéler ainsi la pathétique histoire de
Poliakov à qui que ce soit ? Jusque-là, tu
n’avais rien dit, non. Hors de question de
remettre le blog au réseau, par exemple...
Mais aussi, plus mystérieusement, un tabou
de la parole autour de Poliakov, son corps
& son histoire, sa substance, sa moelle...
Tu n’as rien dit à personne, pas même à de
ces anciens camarades d’université qui, au
temps de la jeunesse, vous avaient côtoyés
toi & lui. & un jour au matin, 20 ans plus
tard, il faudrait en parler, à voix haute,
à quelqu’un, à un visage masqué par un peu
de tissus organiques, comme ça, sans nulle
raison particulière ? Peut-être que c’est,
oui, la solution. Peut-être que le tabou a
eu le temps de crever. Celui qui est là, à
la table en plastique du petit déjeuner, a
un regard éteint. Souam, il s’appelle. Une
espèce de kiné de 20 ans qui n’a jamais su
ce qu’il faisait ici. Il ne touche presque
rien, il est là pour apprendre. Il mange à
la va-vite avec ses pouces & ses phalanges
& il se brûle à cause de la faim... Tu lui
dis, calme-toi. On n’est pas pressé ici...
& tu commences à lui parler à voix haute &
fêlée de ce type que tu as connu un jour &
qui s’appelait, non ça n’a pas beaucoup de
sens de donner un nom ici, toujours est-il
que ce type est mort, mort , il y a 20 ansprécis .



20 ans plus tard. Tu n’arrives pas à dormir, tu penses à Poliakov. Tu n’en as jamais parlé à personne, tu n’as jamais rien fait de son blog hors le garder pour toi & le relire souvent. Il y a un type sur la Run avec toi, vous n’avez rien à vous dire le matin avant le départ, tu vas lui parler de tout ça.


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Notes


Cf. Récits d’un jeune médecin, « Morphine » (Livre de Poche), P. 142

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