Laure Limongi



  • Ecrivains en série

    5 avril 2009

    J’ai découvert le projet Écrivains en séries au hasard d’un coup d’œil Facebook : Pierre Ménard y expliquait en une phrase (statut) qu’il planchait sur son article Boomtown. Je me suis posé la question de savoir ce que ça pouvait bien être sans trop chercher à découvrir ce que c’était vraiment. Je me suis simplement dit qu’un projet rassemblant différents écrivains pour y explorer la veine série télé, ce serait diablement intéressant. Puis j’ai oublié. Puis mercredi dernier sort en librairie cet Écrivains en séries (aux éditions Léo Scheer, LaureLi) qui rassemble 117 séries décortiquées/traversées/esquissées/malaxées par 71 écrivains aux profils divers et variés.

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    Le point de départ du projet, c’est de constater que le genre série télé, après avoir très récemment connu un second âge d’or, est devenu au fil du temps un genre fictionnel à part entière qui passionne de plus en plus. Qui inspire. Les écrivains commencent à (continuent de) s’y référer (voir par exemple l’expérience Doggy Bag, chez Philippe Djian ou les références constantes à La quatrième dimension chez Rodrigo Fresán). Sujet à explorer, fouiller, cartographier. Proposer un guide des séries, donc, comme le suggère le sous-titre, et faire de la fiction télévisuelle une matière aussi dignement sculptable que la musique ou le cinéma.

    Le livre se présente sous la forme d’un guide avec classement des séries par ordre alphabétique, de 21 Jump Street à The Wire en passant par toutes les autres ou presque. Les auteurs s’enchaînent, dans leurs styles propres, et les textes défilent : parfois articles présentant la série ou bien explorations littéraires à part entière, parfois reprises du scénario d’une saison (voir extrait avec 24 ci-dessous), parfois visions fragmentées sur tel ou tel instant décisif (ou non). Parfois l’un des personnages s’adresse à la page par le je. Parfois, encore, c’est autre chose. Il y a autant de séries qu’il y a de regards pour les décrypter. Chaque exploration d’un titre est personnelle, on adhère ou on n’adhère pas, on comprend ou on se perd, ça dépend de son bagage télévisuel perso, ça dépend de la génération à laquelle on s’identifie (le texte sur Angela m’a pour ma part beaucoup parlé, question d’époque), ça dépend d’un tas de choses.

    Nina ment
    Pour que Jack aille quand même
    Voir Drazen

    Elle lui dit
    « Kim est morte »

    Jack
    Fou de rage
    Tue tout le monde

    Alain Farah, Simplification-versification de 24 saison 1, P.22

    Écrivains en séries n’est probablement pas un livre à lire de A à Z dans la continuité alphabétique des pages, plutôt un guide, donc, même si pas vraiment un, qu’on feuillette à loisir. On prend ce qu’on peut y prendre et tant pis pour le reste. Difficile d’accrocher à la totalité des pages, c’est le danger des ouvrages collectifs où chaque nouveau chapitre est rédigé par une main différente. L’intention, elle, est louable. L’écriture-mosaïque de ces pages rend l’entreprise universelle : pour peu qu’on ait un jour regardé une série télé quelque part, on sera forcément touché par l’un des leviers actionnés dans ce guide.

    Reste pourtant la question du « à qui s’adresse-t-on ? » qu’on se pose maladroit : à celui qui souhaite découvrir la série autopsiée ? probablement pas, puisque la moitié des contributions tombera à côté en cherchant la connivence avec le lecteur : nous (écrivains) écrivons sur une série que tu (lecteur) as déjà vue. Deuxième option : à celui qui, déjà conquis par plusieurs titres divers, traque l’expérimentation littéraire pure et simple ? Non plus, l’autre moitié étant constituée d’articles présentant la série au plus grand nombre. D’où la difficulté d’en faire une lecture exhaustive.

    Les trois sœurs grâces Halliwell pendant huit ans ne s’ennuient pas elles doivent sauver le monde apprendre à concocter des potions maîtriser leurs pouvoirs respectifs se documenter sur les monstres s’occuper d’elles leur famille vaquer torcher trouver des gars elles ont toujours de très jolies fringues et plein d’ aventures comme les Drôles de dames sans Charlie et des amis et des anges comme elles sont estampillées magie blanche elles ne doivent pas utiliser leurs pouvoirs pour elles-mêmes et Cole & Piper est une aventure amoureuse très sexy le grand méchant qui veut devenir gentil a un talent à revêtir des costumes sacrément coupés même lorsqu’il change de peau et tomber amoureuse du cupidon Coop est un joli coup le toujours garder foi en l’amour et même les morts ne sont pas morts ça fait des réunions de famille hypergénérationnelles et il y a toujours une source du mal et des chaotiques neutres pour mettre du piquant
    Lucile Calmel, Expérimentations sur Charmed, P. 89-90.

    J’ai suivi pour ma part toute la veine des textes décalés, prenant parfois la série comme prétexte, prétexte à la construction littéraire, parfois précise, souvent humoristique (lire les parties consacrées à Amour, gloire et beauté, Les feux de l’amour ou Desperate Housewives pour se faire une idée), ou les approches déviées, tel l’article sur Six Feet Under où la page recense froidement toutes les morts mises en lumières dans la série. L’approche est ici intelligente et fixe finement les perspectives d’une fiction donnée. Les descriptions plus passives (chroniques pures ?) m’ont moins convaincu, sachant précisément que ces chroniques pullulent ici ou là (celle-ci comprise), elles ne sont pas aussi indispensables que le reste (exception faite pour The Wire : article parfaitement composé, alléchant pour le spectateur encore à venir, précis pour celui qui a déjà vu).

    Il s’agit d’une histoire des rencontres extraterrestres, d’une possibilité d’histoire sur cinquante ans. Une histoire d’abductions par des extraterrestres transformistes. Ils prennent l’apparence qui nous est familière. Ils jouent avec les apparences. Les extraterrestres, ici, ont des pouvoirs sur la matière et sur notre conscience que nous n’ avons pas. La puissance psychologique de l’esprit, c’est l’énergie technique des extraterrestres.

    Extrait textuel : « Que fait-on pour un amputé ? On lui construit une main ? Pour eux, on est des amputés psychiques, alors, que nous ont-ils donné ? Des implants. Ils nous ont donné des versions électroniques de ce qu’ils ont biologiquement. »

    Dominiq Jenvrey à propos de Disparitions, P.172

    Le livre appuie sur un point fondamental de la fiction télévisuelle, c’est l’attachement que l’on ressent, spectateur, devant la projection de ces vies parallèles que nous suivons chaque jour slash semaine. Les personnages de série télé ne sont pas comme ceux, jetables-90-minutes, des films projetés éphémères dont on oublie la présence passé le trajet retour depuis la salle de cinéma la plus proche. Les personnages de série s’inscrivent dans la durée, s’éternisent sur la rétine, des mois au minimum (une saison), des années parfois, suivant le rythme de diffusion US, puis (ou) FR. La fin de Six Feet Under est bouleversante en cela, le dernier épisode de Friends marque simplement « the end of an era ». Ce lien affectif est exploité par cette série d’écrivains, plutôt bien d’ailleurs : quand Vic Mackey, Dexter ou même Daria s’exprime au je, c’est cette ficelle que l’on exploite, c’est cette évidence que l’on découvre : au fond la série passionne souvent, fascine parfois, parce qu’elle existe à côté, parce qu’elle se développe en parallèle du spectateur qui se sent non pas absorbée par elle mais bien complice.

    La nouvelle ambition de la télévision, c’est la proximité mais c’est une illusion de proximité, de spontanéité. La spontanéité est à l’ordre du jour, elle est l’ordre du jour. L’homme de la rue est devenu un acteur mais comme tout acteur, il a besoin d’un souffleur, et la télévision remplit très bien ce rôle. Il ne s’agit plus de faire l’histoire mais de produire des histoires intéressantes à vivre.
    Pierre Ménard en préambule de L’île fantastique, P.225.

    Écrivains en séries est un guide-non-guide qui propose de déplacer la fiction télé dans le champ de la littérature. La multiplicité des objets d’étude et des regards projetés rend l’entreprise encore plus délicate qu’elle ne le paraissait de prime abord. Pourtant le livre creuse quelque chose malgré l’hétérogénéité de l’ensemble et la difficulté de dégager un genre Série Télé, grand S grand T (prendre la télévision comme vecteur, c’est à dire mélanger Le prisonnier, Dallas, Evangelion et Les Soprano ensemble, est-ce que ça a vraiment du sens ?). Le constat est fort et l’expérience, non dénouée d’humour (lire La mire, de Claro), mérite qu’on s’y attarde. Un regret, cela dit : l’absence dommageable de mastodontes télévisuels tels que X-Files, Friends ou Urgences. Idem pour Damages, l’une des meilleures séries de ces dernières années. A voir pour une saison 2 peut-être ?

    Sur d’autres ondes télévisuelles :

     Chez Laure Limongi

     Chez Claro

     x-tr-m-art

  • Écrivains en séries, saison 2

    12 janvier 2011

    À la manière d’un tueur (en série), la collection LaureLi, éditions Léo Scheer, revient sur les lieux dits du crime. Un an et demi plus tôt, début 2009, paraissait Écrivains en séries (saison 1, ce n’était pas dit mais tout le monde a compris), sous-titré « Un guide des séries télé » et qui était comme dit le sous-titre « un guide des séries télé ». 117 séries, précisément, que s’appropriaient 71 écrivains, précis eux aussi. Je renvoie à mon article de l’époque pour plus d’éléments sur cette saison 1. Si vous êtes attentifs et que vous allez jusqu’au bout, vous constaterez qu’en fin de billet je m’interrogeais sur l’absence de séries phares telles que Friends, Urgences ou Damages et lançais invitation à moi-même pour aller voir une prochaine (et alors hypothétique) saison 2. Alléluia, mon voeu est exhaussé. Écrivains en séries saison 2 est paru cet automne, même éditeur, même collection, et Friends, Urgences, Damages sont de la partie.

    La saison 2 reprend la même formule que la première. Au programme 120 séries, 92 écrivains. Certains ont prolongé pour une saison supplémentaire, d’autres ont été remplacés par de nouvelles plumes. Le principe de base, lui, reste le même : laisser carte blanche aux auteurs pour évoquer leurs séries de cœur (ou pas), celles de leur jeunesse (ou pas) ou celles qui les passionnent (ou pas). D’un article à l’autre (une page pour les plus courts, dix ou quinze pour les plus longs) le genre peut varier, de l’article plutôt analytique à la parodie décalée, de l’expérimentation littéraire à la description pure. Comme pour le premier volume, cela permet de toucher tout le monde et tout le monde s’y retrouve, qu’on connaisse ou pas, d’ailleurs, la ou les série(s) mentionnée(s). Comme pour le premier volume encore cela entraîne (forcément) des irrégularités dans la lecture, puisqu’il n’est pas vraiment possible de tout apprécier de la même façon. Alors parcourir ce guide justement comme un guide, piquer à droite à gauche, lire ici et là, parfois en dilettante parfois pas, tant qu’à faire devant la télé et une bonne vieille série évidemment.

    Quand le Père Pivoine actionne son manège et que résonne l’insupportable petite ritournelle de l’enfance mise en orbite, nous savons qu’aucun retour en arrière n’est plus possible. Les 500 épisodes de la série d’animation Le Manège enchanté, créée en 1964 alors qu’explose la première bombe atomique chinoise, constituent un processus cauchemardesque sans précédent, mêlant éléments psychotiques inédits et propension quasi obsessionnelle à résoudre les conflits. La vie aurait pu être différente, est-il besoin de le rappeler.

    Claro, Le Manège désenchanté, ou : Ce qui ne tourne pas rond, in Écrivains en séries saison 2, Léo Scheer, collection LaureLi, P.441

    J’avoue avoir un faible pour les articles qui acceptent volontiers de se décoller de la série sur laquelle ils écrivent. Les textes humoristiques (celui de Claro en est un parfait exemple), les expérimentations littéraires (Danièle Momont sur les New Avengers, notamment) et les fictions décalées (voir pour ça l’extrait suivant sur Les Chevaliers de Wimbledon, mettant en parallèle Les Chevaliers du Zodiac et un match de tennis entre Roger Federer et Pete Sampras, très réussi) ont donc ma préférence. Les articles plus analytiques, bien que souvent réussis (celui sur Mad Men notamment), sont généralement plus lourds à digérer, moins fun à lire, mais comme dit précédemment c’est le propre des ouvrages composites.

    L’intrigue des épisodes qui me reviennent alors en mémoire paraîtra farfelue aux non-initiés. La princesse Saori, réincarnation d’Athéna et porte-drapeau du Bien, est une sorte de roi Arthur en jupons : elle est entourée de toute une armée de Chevaliers fervents dont Seiya (Pégase), Hyôga (le Cygne), Shiryû (le Dragon), Shun (Andromède) et Ikki (Phoenix) – des Chevaliers de bronze toujours prêts pour un bras de fer, la version manga de Federer, nos héros. Le plus fidèle lieutenant de Saori est censé être le Grand Pope qui veille sur le Sanctuaire, en Grèce, protégé par douze Chevaliers d’or, des Sampras à belles armures répartis dans les douze Maisons du Zodiaque de leur signe respectif : il y a ainsi le Chevalier du Bélier, celui du Taureau, des Gémeaux, du Cancer, du Lion, de la Vierge, de la Balance, du Scorpion, du Sagittaire, du Capricorne, du Verseau, des Poissons.

    Louis-Henri de La Rochefoucauld, Les Chevaliers de Wimbledon, P.168-169.

    L’une des nouveautés de cette saison 2, c’est l’apparition d’illustrations qui prennent part directement au sommaire et qui ne sont pas là simplement pour décorer. Exemple avec l’entrée Goldorak, avec reproduction du « Degaulledorak » du Tampographe Sardon, tampon que l’on peut commander, soit dit en passant, sur la page suivante.

    En prenant appui sur des fictions aussi codifiés que les séries télé, certains auteurs parviennent à en détourner les codes ou en exploiter les ficelles. Ici cette conversation en avion avec le Ross de la série Friends, retournant le rapport acteur/personnage (« Le deal était le suivant : nous devions mener la vie rêvée. », par Fabrice Colin), là une réinvention des deux premières saisons d’Urgences signée Lucien Suel qui s’appuie sur les titres de chaque épisode comme base d’un récit à contrainte (voir l’extrait ci-dessous, chaque passage en gras correspondant à un titre d’épisode), ailleurs un résumé des cultes Sopranos en quelques phrases ciselées (« On a pas toujours été gros faut pas croire », par Alban Lefranc). Voilà comment ces auteurs parviennent à réinventer la fiction tout en plongeant les mains à l’intérieur : la fiction comme matériau de base, c’est connu. Et c’est aussi l’enjeu d’un livre tel qu’Écrivains en séries saison 2.

    Nuit blanche à Chicago : Le professeur B. Obama prépare son cours pour le lendemain. D. Ross fait la tournée des duchesses avec son papa. Le docteur Benton rêve qu’il pousse sa mère dans les escaliers. C’est un cauchemar.
    Travail perdu, congé gagné. La vie n’est pas juste. Jeanie Boulet est très malheureuse mais elle serre les dents. Elle ne confond pas HIV et IVG. Le bruit de la rame de métro nous empêche de comprendre la fin de la phr.

    Lucien Suel, Dans l’urgence, P.607.

    Le plus curieux, dans ce deuxième volume, c’est de retrouver des séries qui ont déjà été traitées dans le premier. Curieux mais pas gênant, d’autant plus que cette fois, le guide des séries semble avoir fait le tour. Je ne pense pas qu’il y ait encore matière à faire une saison 3. Tout est déjà dans ces deux volumes, 1200 pages à eux deux combinés, l’un complétant l’autre, et s’il ne fallait citer qu’une seule contribution, citons avec plaisir cette traduction de Raymond Federman, intitulée Je me souviens du meilleur programme télé de 1991 et qui traite, bien sûr avec humour mais pas que, de (et oui) la Guerre du Golfe.

    Cher ami,

    Tu me demandes ce que la guerre du Golfe a représenté pour nous, ici, en Amérique, en 1991. Eh bien, de notre point de vue, à l’arrière comme on dit, la guerre du Golfe a été du pur spectacle. Elle a été conçue pour la télévision, et c’est comme ça que nous l’avons vécue, comme un programme télé, diffusé vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Cela dit, ce n’était pas la mini-série ordinaire, plutôt une maxi-série qui a duré cent jours.

    Raymond Federman, Je me souviens du meilleur programme télé de 1991, traduction Danièle Momont.