Markiyan Kamysh



  • 060516

    5 juin 2016

    Two things from Arrakis, then, Rabban : income and a merciless fist. You must show no mercy here. Think of these clods as what they are—slaves envious of their masters and waiting only the opportunity to rebel. Not the slightest vestige of pity or mercy must you show them.”
    “Can one exterminate an entire planet ?” Rabban asked.
    “Exterminate ?” Surprise showed in the swift turning of the Baron’s head. “Who said anything about exterminating ? »

    Frank Herbert, Dune

    Gabriel me signale la parution de La zone, de Markiyan Kamysh, décrit comme un enfant de la génération Tchernobyl, né en 88. Pensais pas prendre de doc pour Чарнобыль, j’ai écrit ça quelque part, ou bien alors non j’ai écrit que je ne voulais rien voir. Lire, ok. J’accumule pour l’instant. Pas comme s’il y avait des millions de récits. Mais le truc d’Emmanuel Lepage, il faudrait que je lise ça. Ce serait voir alors. Prends soin d’articuler des trucs debout, comme par exemple et nous nous mêlerons à vous. Quand soudain c’est se dire, non il faut pas jeter le ticket de caisse car si tu trouves le chokipoc doré dans le paquet tu gagnes 10000€.

  • ❆ Lectures 16

    3 septembre 2016

    janvier

     Svetlana Alexievich, La supplication, JC Lattes ⇄ journal du 151215, 181215, 211215 & 030116.
     Wu Ming 4, L’étoile du matin, Métailié ⇄ listing adolescent.
     Samuel Beckett, Stirrings still, OR Books
     Philippe Rahmy, Allegra, La Table Ronde ⇄ journal du 180116 & 300116.

    février

     Clarice Lispector, Un apprentissage ou Le livre des plaisirs, Éditions des femmes ⇄ journal du 310116 & 050216
     Michael Seidinger, The Strangest, OR Books ⇄ journal du 010216.
     Vincent Message, Défaite des maîtres et possesseurs, Seuil ⇄ journal du 080216, 110216, 140216 & listing adolescent.
     Michal Michalik, A Cold Grave, Le vaste web ⇄ journal du 120216.
     Collectif, Watchlist, OR Books ⇄ journal du 140216.
     Lucien Suel, Dérives dans l’espace temps, QazaQ ⇄ journal du 190216 & listing adolescent.
     Ludovic Degroote, josé tomás, Éditions Unes ⇄ journal du 200216.
     Goran Petrović, Atlas des reflets célestes, Éditions Noir sur Blanc ⇄ journal du 210216 & 250216

    mars

     Pierre Senges, Achab (Séquelles), Verticales ⇄ journal du 260216, 040316, 070316, 250316 & listing adolescent
     Pierre Bergounioux, Carnet de notes. Journal 1980-1990, Verdier ⇄ listing adolescent
     Valerio Evangelisti, Les Chaînes d’Eymerich, La Volte
     Georges Cheimonas, roman, Noël Blandin ⇄ journal du 070316
     Pier Paolo Pasolini, La persécution, Seuil ⇄ journal du 090316 & du 120316
     Luvan, Walvis Blues, maelstrÖm reEvolution ⇄ journal du 130316
     Pierre Souvestre et Marcel Allain, Le mort qui tue ⇄ journal du 130316, 190316 & 270316
     Antoine Dole, Laisse brûler, Sarbacane ⇄ journal du 280316
     Ezia Polaris

    avril

     Éric Hazan, Une histoire de la Révolution française, La Fabrique
     Frank Herbert, Dune, Chilton Books ⇄ journal du 280416
     Marie Redonnet, L’accord de paix, Grasset ⇄ journal du 030416
     Marc Perrin, Spinoza in China, Le Dernier Télégramme ⇄ journal du 090416, 170416
     Pierre Bergounioux, Carnet de notes. Journal 1980-1990, Verdier ⇄ journal du 070416 & du 090416
     Elizabeth Legros Chapuis, Dans la forêt des livres
     Ivan Tourguéniev, Le Bureau particulier du domaine, La Pléiade ⇄ journal du 120416 & du 170416

    mai

     Frank Herbert, Dune, Chilton Books ⇄ journal du 060516, 280516
     Marc Perrin, Spinoza in China, Le Dernier Télégramme ⇄ journal du 030516, 080516 & 090516
     Pierre Bergounioux, Carnet de notes. Journal 1980-1990, Verdier ⇄ journal du 200516
     Elizabeth Legros Chapuis, Dans la forêt des livres ⇄ journal du 220516
     Anthony Poiraudeau, Projet El Porcero, Inculte ⇄ journal du 220516
     Arnaud Maïsetti, Quand la nuit vient ⇄ journal du 200516 & 250516
     Quentin Leclerc,Saccage, Éditions de l’Ogre ⇄ journal du 250516, 290516 & 010616
     Berit Ellinsgen, Not Dark Yet, Two Dollar Radio
     Philippe Aigrain & Christine Jeanney, Versées ⇄ journal du 290516
     Jacques Ancet, L’incessant, publie.net ⇄ journal du 270516 & 010616

    juin

    juin16-2

     Frank Herbert, Dune, Chilton Books ⇄ journal du 060516, 280516
     Max Porter, La douleur porte un costume de plumes, traduction Charles Recoursé, Seuil ⇄ journal du 030616 & 040616
     Jérôme Orsoni, Pedro Mayr, Actes Sud ⇄ journal du 130616
     Ocean Vuong, Night Skies with Exit Wounds, Copper Canyon Press
     Virginie Poitrasson, Tendre les liens, publie.net ⇄ journal du 180616
     Pierre Escot, Le Carnet Lambert, art & fiction
     Général Instin, Anthologie, Nouvel Attila ⇄ journal du 190616
     Laia Jufresa, Umami, Buchet Chastel ⇄ journal du 200616 & 020716
     Pierre Bergounioux, Carnet de notes. Journal 1980-1990, Verdier
     Sébastien Ménard, Temps zéro, diafragm.net ⇄ journal du 240616
     Philippe de Jonckheere, Février, désordre.net ⇄ journal du 250616 & 260616
     Philippe de Jonckheere, L’immuable en question, désordre.net ⇄ journal du 270616
     Gloria Ackerman, Traverser Tchernobyl, Premier Parallèle ⇄ Notes sur T. & listing adolescent

    juillet

     Pierre Bergounioux, Carnet de notes. Journal 1980-1990, Verdier
     Gloria Ackerman, Traverser Tchernobyl, Premier Parallèle ⇄ Notes sur T. & journal du 090716
     Philippe de Jonckheere, Février, désordre.net
     Thomas Bernhard, Le naufragé, Folio ⇄ journal du 030716, 040716, 060716 & 090716
     Claude Simon, Le tramway, Minuit ⇄ journal du 140716
     Ivan Tourguéniev, Le Journal d’un homme de trop, La Pléiade ⇄ journal du 160716 & listing adolescent
     Mariam Petrosyan, La maison dans laquelle, Monsieur Toussaint Louverture ⇄ listing adolescent
     Timothée de Fombelle, Vango, Gallimard Jeunesse ⇄ listing adolescent
     Henri Simon Faure, Je me brûle l’œil au fond d’un puits, Du Lérot ⇄ journal du 160716, 220716 & 260716
     Edgar Lee Masters, Spook River, Nouvel Attila ⇄ listing adolescent
     Corinne Lovera Vitali, Nitti, Gallimard ⇄ journal du 240716 & 260716

    août

     Edgar Lee Masters, Spook River, Nouvel Attila ⇄ listing adolescent
     Stephen King & Peter Straub, Talisman
     Martin Page, Je suis un dragon, Robert Laffont ⇄ listing adolescent
     Živko Čingo, La grande eau, Nouvel Attila ⇄ journal du 100816 & listing adolescent
     H.G. Wells, The invisible man ⇄ journal du 130816
     Cyprien Luraghi, Coup de rouge
     Eric Chauvier, Contre Télérama, Allia ⇄ listing adolescent
     Baptiste Morizot, Les diplomates, Wildproject ⇄ journal du 080816, 100816, 150816, 210816 & 270816
     Julio José Ordovás, L’Anticorps, L’olivier ⇄ journal du 220816
     La Bhagavad Gîtâ
     Ezia Polaris
     Goethe, Faust, GF Flammarion ⇄ journal du 210816, 270816 & 280816
     Markiyan Kamysh, La zone, Arthaud ⇄ journal du 310816
     Emile Souvestre & Marcel Allain, Fantômas : L’agent secret ⇄ journal du 020916

  • 310816

    29 septembre 2016

    Nous avons complètement perdu les pédales, brûlé toutes les clôtures, bouffé toute la touchonka et je désespère que nous prenions un jour nos affaires pour repartir d’ici. Ce serait une grande joie. En attendant, je suis malade et je fixe le plafond en songeant au bonheur : se promène-t-il quelque part dans ces forêts empoisonnées ?

    Markiyan Kamysh, La zone, Arthaud

    Vas-y on est en août, ils nous foutent des navets. Le Cocoon est pas bon. Je tombe dans des trous noirs. C’est pas une bonne journée. Contrôle f bonheur. Y a cet autre extrait qui rejoint celui de Galia Ackerman sur le temps distendu dans la Zone 1 :

    J’ai calculé… j’arrive à deux cents jours à peu près. Deux cents jours dans la Zone, pas mal comme titre d’un mauvais film d’horreur. Deux cents ans, trente-six mille jours, quelques millions de minutes au milieu du béton froid et des marais chauds. Tous les immeubles se sont écroulés, se sont effondrés sous terre et ont enlacé le magma, figés par sa chaleureuse étreinte. Seulement, moi, je n’arrive pas à m’échapper.
    Au début, nous plaisantions au sujet de nos barbes de trois jours, puis nous nous traitions carrément de barbus. Aujourd’hui, nous ne rigolons plus. Nos barbes traînent sur le sol, nul besoin de balayer. Il suffit de faire un aller-retour dans la pièce. La poussière s’installe par couches et nous traçons des mots au sol. On dirait des lettres formant le mot « mort » comme mes biscuits dans le bol de lait du petit déjeuner.

  • 110916

    12 octobre 2016

    jusques à quand va-t-on encore tolérer notre absence
    personne ne remarque comme nous sommes remplis de noir
    comme nous sommes retranchés en nous-mêmes
    dans ce noir

    Wolfgang Hilbig, Absence, traduction Bernard Banoun

    C’est encore dans La mer gelée. Zéro rêve. Quinze ans que. Gris, gris, particulièrement gris. Plein de films qu’il faudrait voir (au moins faudrait-il les voir pour savoir s’ils valent la peine d’être vus). Franz, Nocturama, Comancheria. D’autres j’ai oublié leur nom. Les frères Karamazov : « J’ai l’âme, dans ces cas-là, on dirait qu’elle me tressaille dans la gorge ». Déséquilibre, cassure dans la phrase, syntaxe boiteuse. Aime beaucoup. Suis allé voir la traduction antérieure, juste pour. Je sais pas de qui c’est. Canonique on va dire. « Il me semble alors que mon âme palpite dans ma gorge ». Comancheria par exemple : le titre original c’est Hell or high water. À un moment précis du film, panorama immense derrière la route sinueuse américaine. En moins de vingt-quatre heures Jeff Bridges s’est pris 35 ans dans les dents... Dans La Zone, de Markiyan Kamysh :

    Les clandestins ne sont guère préoccupés, ni par leur propre avenir, ni par celui de la Zone. Nous sommes obsédés par ce processus insaisissable : la décrépitude de notre chère terre de Tchernobyl, la fonte des neiges dans la vallée de notre quiétude. D’ici à une centaine d’années, les reconstituteurs y feront revivre le dernier jour avant l’accident, ces ultimes instants de la sublime Polésie. Revêtus de mornes costumes de l’usine textile Donbass, ils organiseront un festival, digne d’un Truman Show, où, sur fond d’une Pripyat rénovée, tout un chacun pourra s’essayer au quotidien d’une époque révolue. « Visiter le passé », telle sera la formule phare des tour-opérateurs du futur. Welcome.

  • 170916

    17 octobre 2016

    Rarement été aussi agacé par quelque chose que rien. Rien, c’est-à-dire tout, tout le temps. Pour rien. Rien que la réalité pleine face et son incapacité à être autre chose que ce qu’elle est. Rien. Rien écrit par ailleurs mais il faut. Faut que je lise pour passer. Le silence félin de ces mouvements. Ça que je lis. Termine La zone. Reporte sur la page des notes sur T. prises le long dans l’eink. Et ce passage qui n’a rien à faire dans les notes factuelles mais que je colle quand même.

    Au début, nous plaisantions au sujet de nos barbes de trois jours, puis nous nous traitions carrément de barbus. Aujourd’hui, nous ne rigolons plus. Nos barbes traînent sur le sol, nul besoin de balayer. Il suffit de faire un aller-retour dans la pièce. La poussière s’installe par couches et nous traçons des mots au sol. On dirait des lettres formant le mot « mort » comme mes biscuits dans le bol de lait du petit déjeuner.

    Je l’envoie en pensée quelque part plus à l’ouest, c’est une contribution mentale faite au traité des poussières. Sandman 2. Pleut presque. T., E., V. et I. sont là ce soir pour une soirée Lovecraft 2. Mon personnage est un homme tout en lame de couteau, plutôt grand, en colère, ou plutôt non, etc.

  • Notes sur T.

    7 mai 2017

    Gloria Ackerman, Traverser Tchernobyl, Premier Parallèle

    Nous quittons rapidement la ville en direction de la centrale. À quelques kilomètres de là, nous sommes de nouveau arrêtés sur une route totalement déserte : nous entrons dans la zone très contaminée d’un rayon de dix kilomètres autour de la centrale. Deux autres miliciens contrôlent nos papiers pour s’assurer que nous avons bien les habilitations nécessaires. Bientôt, les célèbres contours du complexe de la centrale se profilent à l’horizon. Mais nous nous dirigeons d’abord vers l’étang de refroidissement, ou plus exactement vers le canal qui y est relié. Avec un peu de chance, on peut y observer de gigantesques silures depuis un pont ferroviaire désaffecté qui surplombe le canal. Le directeur, jovial, a prévu une miche de pain pour faire venir les monstres. En effet, les poissons rappliquent dès que les premiers morceaux sont jetés. Mais par cette journée grise, l’eau n’est pas assez transparente pour les voir distinctement. Le directeur, qui comptait les photographier, dépité, m’entraîne en direction du sarcophage.

    /

    « L’Arc », monté en 1976, était le plus grand radar intercontinental de l’Union soviétique. L’installation ronde apparemment n’existe plus.

    /

    Nous empruntons une route vierge de toute indication, tracée au milieu d’une forêt épaisse. Peu à peu, le mirage occupe tout l’horizon ; à l’approche, un panneau d’interdiction d’entrer, avec un pictogramme de danger radioactif, surgit devant nous. Nous arrivons à la grande porte à deux battants verts, décorés d’étoiles.

    /

    Et voilà que le radar apparaît devant moi. Le soleil monte rapidement et chasse la brume matinale, de sorte que je peux admirer la construction insolite qui me rappelle, mutatis mutandis, l’architecture à la fois solide et aérienne de la tour Eiffel. Cette merveille, désormais inoffensive, semble tout droit sortie d’un film de science-fiction. Même la rouille, omniprésente à Tchernobyl, ne dissipe pas l’enchantement. J’ai envie d’escalader cet enchevêtrement de tiges métalliques, mais mon guide me le déconseille : elles sont radioactives à souhait.

    /

    Pressée par mon accompagnateur, je fais demi-tour pour visiter la salle de commande. C’est la même désolation qu’à Pripiat. Portes défoncées, sol jonché des schémas électriques des ordinateurs de l’époque qui occupaient des pièces entières, quelques rares meubles jetés pêle-mêle. Et pour souligner l’abandon, des empreintes d’élan…

    /

    « Fermez vos yeux. Des hectares et des hectares de sapins et de bouleaux et de vallons. Des troupeaux de chevaux d’espèces menacées y paissent et s’y multiplient. Des meutes de loups parcourent le territoire. De rares oiseaux y font leurs nids. Pas d’humains, à de très rares exceptions près. Est-ce un paradis ? Peut-être. Vous pouvez y aller. Prenez-y vos vacances. Juste quelques règles de base. Ne ramassez pas les champignons. De toute façon, ne les mangez pas. Ne mangez pas à l’extérieur. Ne fumez pas à l’extérieur. Est-ce un lieu où vous voulez vraiment aller ? Est-ce une retraite qui mérite que vous vous y exiliez ? » Et le magazine conclut : « Ouvrez les yeux. Vous êtes à Pripiat. Et c’est peut-être le dernier endroit sur terre où vous voulez vous retrouver. »

    /

    La première chose qui frappe lorsqu’on arrive à Tchernobyl, c’est que la plupart des rares passants, hommes et femmes, portent des tenues de camouflage. C’est l’uniforme de la zone. À l’exception des samossioly, ces personnes âgées qui vivent dans la zone d’exclusion malgré l’interdiction, tous y travaillent et y vivent par intermittence. En fait, le calme plat ne règne qu’à Pripiat et sur le site de « L’Arc ».

    Combien sont-ils ? Entre 4 000 et 5 000 personnes logent à Tchernobyl. Elles y travaillent soit quatre jours sur sept, soit quinze jours de suite suivis du même temps de repos.

    /

    Les champignons sont cueillis dans les forêts environnantes, et les poissons, pêchés dans la rivière ou le canal de refroidissement de la centrale où nagent les silures de la taille de petits cétacés. N’est-ce pas dangereux ? « Pas trop, si l’on trempe les champignons dans l’eau et qu’on retire la tête et les arêtes du poisson. C’est là que se loge le césium. Et puis, chère Galia, comment vivre au milieu de cette belle nature sans en profiter ? » répond Vladimir en esquissant un sourire coupable. Je ne sais pas d’où lui vient cette idée, mais il semble avoir trouvé une solution magique : il boit de l’eau du robinet congelée, puis décongelée. « Toutes les impuretés tombent et forment un dépôt, et il vous reste de l’eau qui purifie votre corps », affirme-t-il.

    /

    « Tchernobyl a un microclimat très particulier, même des noix y poussent », se réjouit-il, admiratif. Je goutte un fruit au goût exquis.

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    Les rues ne sont pas éclairées et la faible lueur qui s’échappe des fenêtres ne dissipe pas l’obscurité, dense, palpable. Nous sommes seuls. Aucun autre passant ni aucun bruit à part le bruissement des arbres et les hurlements lointains de chiens – à moins qu’il ne s’agisse de loups. Pour nous rendre à mon hôtel, nous empruntons un raccourci. La torche de Vladimir éclaire de grosses racines d’arbres qui ont fendu l’asphalte. On dirait des serpents noueux. Comme je sais que des sangliers rôdent ici la nuit, je ne me sens pas rassurée. Mon compagnon m’arrache à mon angoisse : « Regardez les étoiles, chère Galia ! » Je lève la tête et – oh, sublime spectacle ! – le ciel est couvert de milliers d’étoiles. Comme dans un planétarium, sauf que celles-ci sont vraies.

    /

    Voici l’immeuble clair en brique de l’administration de la zone, avec sa statue de Lénine ; la bâtisse de plain-pied du klub26 fermé depuis juin 1987, juste après le procès des responsables de la centrale, qui s’est déroulé dans une ville vide, interdite aux journalistes et aux badauds ; le cinéma, fermé lui aussi et transformé en gigantesque hangar d’objets ethnographiques rassemblés par une équipe de chercheurs téméraires, soucieux de préserver la mémoire des traditions paysannes ; la belle église de Saint-Élie, bleue et blanche, clinquante, restaurée pour satisfaire le besoin de réconfort des intermittents de la zone ; le cimetière, fréquenté une fois par an par une foule d’évacués qui rendent visite à leurs ancêtres ; l’imprimerie, où deux vieux typographes tournent encore les manivelles de presses archaïques pour leur commanditaire, le ministère des Situations d’urgence ; les bâtiments publics occupés par les antennes de différents instituts de recherche ; la caserne de pompiers, que quelques dizaines de jeunes gars ont quittée pour la centrale cette nuit fatidique du 26 avril 1986 et dont aucun n’a survécu au syndrome d’irradiation aiguë.

    /

    J’aime me promener dans le vieux Tchernobyl, puis descendre jusqu’au vieux port fluvial. Il était assez important aux époques tsariste et soviétique, car la rivière Pripiat reliait la Biélorussie et une partie de l’Ukraine à la mer Noire ; même des cargos maritimes y circulaient. Aujourd’hui, la rivière reste sûrement aussi belle que dans le passé, avec ses eaux lentes, profondes et calmes et ses couchers de soleil romantiques, mais le pont qui l’enjambait, le quai et les installations portuaires, couverts de rouille, ne sont plus que des reliques pittoresques. On y trouve en revanche amarrées quelques vedettes, comme celle, peinte en blanc et vert, qui porte le fier nom de Stalker.

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    Se promener dans le vieux Tchernobyl me rend mélancolique. C’est le sentiment que produisent généralement les ruines quand elles sont pittoresques, comme le sont ces vieilles maisons de plain-pied abandonnées. J’aime m’enfoncer dans les rues où la forêt prend peu à peu le dessus sur la civilisation. Cependant, certaines maisons sont bel et bien occupées. Parfois par leurs propriétaires, revenus clandestinement dans la zone et dont la présence est tolérée depuis plusieurs années ; parfois par des dignitaires de la zone qui s’emparent de biens immobiliers vacants. On les reconnaît tout de suite : repeintes, leurs jardinets sont soignés et, de temps à autre, des pancartes supposées dissuader les intrus vous accueillent : « Le maître du logis habite ici. »

    /

    « On aimerait profiter de la vie encore une bonne dizaine d’années, mais je doute qu’on puisse tenir si longtemps. On a trop souffert. Trois fois, on a dû recommencer à zéro. Il était impossible d’entrer dans cette maison. Tout était couvert de ronces, et il n’y avait pas une seule vitre. Comme on avait détruit et enterré d’autres maisons dans cette rue, la nôtre était remplie de terre et de feuilles mortes. Nikolaï a dû évacuer la terre avec une excavatrice. Et couper plusieurs jeunes arbres qui avaient poussé pendant dix ans pour accéder à la maison. On vit ici depuis 1996. À cause de toutes ces pertes, nous n’avons presque plus rien : un chien et trois accordéons, voilà tous nos biens. »

    /

    Pour l’instant, seuls 12 habitants de Tchernobyl sont légalement propriétaires de leurs maisons. Une centaine d’autres, dont les Koukharenko, ne sont que des samossioly qui n’ont pas la possibilité d’établir un acte de propriété et d’enregistrer leur bien au cadastre. On peut acheter une maison en relativement bon état à Tchernobyl pour 500 dollars seulement, mais sans acquérir le droit légal d’y résider. Or, le gouvernement ukrainien a l’intention de transformer une grande partie de la zone d’exclusion, y compris Tchernobyl, en une sorte de réserve naturelle. La zone interdite serait alors limitée, approximativement, à un rayon de dix kilomètres autour de la centrale.

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    On se représente souvent la zone comme un désert dépourvu de toute présence humaine. En pensant à la construction du nouveau sarcophage appelé à recouvrir le premier – bâti en 1986-1987 par des liquidateurs au péril de leurs vies et désormais fissuré –, on imagine que seule une poignée d’individus surprotégés y participe. Or, c’est faux. La zone connaît en vérité une activité économique officielle et clandestine bien plus importante qu’on ne le croit. Elle se concentre essentiellement sur l’exportation du bois et des métaux d’une part, la construction et l’entretien de sites de stockage de déchets nucléaires, y compris la centrale à l’arrêt, d’autre part. De nombreux individus y séjournent par intermittence, faisant de la ville de Tchernobyl un lieu de vie, certes fort étrange, où le mouvement est constant.

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    « La forêt rousse », c’est ainsi que l’on appelle la forêt attenante à la ville de Pripiat. D’une superficie de 10 km², elle a reçu le plus gros des retombées locales de l’explosion et péri en quelques mois. Les arbres avaient littéralement cramé, d’où la couleur flamboyante. Les témoins racontent que, du fait de l’exposition à la poussière radioactive, la forêt, essentiellement composée de pins, scintillait dans la nuit. Après la catastrophe, les liquidateurs ont rapidement grimpé dans des bulldozers pour déraciner et enterrer ses arbres. Mais les urgences étaient si nombreuses que l’on ne s’est pas occupé des autres bois, qui occupent pourtant les deux tiers de la zone interdite. Des forêts artificielles pour la plupart, des pinèdes plantées sur l’ordre de Staline après la guerre afin de créer une industrie forestière sur des sols trop pauvres pour supporter une agriculture intensive.

    /

    Quand c’est entre 40 et 100 Ci/km2, les arbres abattus peuvent être utilisés à l’intérieur de la zone, mais il est interdit de les exporter. On distribue ce bois, par exemple, aux samossioly pour leurs besoins en chauffage. Nous nous en servons également dans nos exploitations forestières pour chauffer les logements dans lesquels notre personnel habite par intermittence, au rythme de quinze jours par mois. En revanche, nous n’abattons pas de bois dans les réserves naturelles dont le taux dépasse les 100 Ci/km2. Nous y assurons seulement le maintien des trouées. Par là, c’est vraiment dur. Quand on y travaille, au bout de quarante ou cinquante minutes, on commence à avoir un mal de crâne carabiné. Ce sont les radiations. Et le mal de tête persiste tant qu’on reste sur place. Mais que faire ? Si ce travail n’était pas fait, en cas d’incendie, les conséquences seraient catastrophiques. »

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    « Ne croyez pas les bobards, me lance-t-il, il n’y a ici ni loups chauves, ni moutons à cinq pattes, ni aucun animal monstrueux. On décompte plus de 300 loups, une quarantaine de chevaux de Prjevalski, et quantité de cerfs, d’élans, de sangliers, de renards, de ratons laveurs, de martres et j’en passe. On a aussi le projet d’importer des bisons. »

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    Ces jeunes gens [pompiers] se sont trouvé une occupation singulière : ils ont aménagé un enclos où vivent des animaux qu’ils ont recueillis au hasard de leurs missions : une sorte d’attraction touristique dans la zone. « Nous avons décidé de prendre soin des animaux abandonnés, me confie l’un d’eux. Voici un élan. Nous l’avons trouvé à l’âge de trois jours, il était couché sur la chaussée. Sa mère avait probablement péri. On lui a donné du lait en poudre et des pots pour bébés. Et maintenant il broute de l’herbe, mais ne refuse pas les bouillies. Bientôt, il faudra qu’on se décide de le faire stériliser. Si on ne le fait pas, il partira tôt ou tard pour se chercher une femelle. Et périra à coup sûr. Mais pour nous, c’est beaucoup de travail et de frais. »

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    Le plus connu des lieux de stockage provisoires était Rassokha, du nom d’un village évacué. Il comptait, avant la catastrophe, près de 400 habitants. Pendant les travaux de liquidation (1986-1991), on y stockait les moyens de locomotion qui ne pouvaient plus être décontaminés. Dans les faits, seule une partie des engins entreposés – hélicoptères, véhicules blindés du génie IMR-2, chars dépanneurs blindés, voitures de transport blindées à chenilles et à roues, voitures de reconnaissance chimique, camions, bétonnières, etc. – ont été enterrés ; les autres sont restés parqués sur un énorme terrain de 20 ha.

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    Une vidéo montre les dimensions et la densité de ce « parking » à ciel ouvert en 199040. Lorsque j’y suis allée en 2005, ce site était encore assez impressionnant. Mais on m’a confié que, malgré les barbelés et la surveillance, des voleurs du métal y sévissaient. En 2013, la décision a été prise de découper les gros engins, d’en décontaminer une partie et d’envoyer le reste au « cimetière » de Bouriakovka. C’est ainsi que, au grand dam de nombre de rôdeurs, ce célèbre site a cessé d’exister.

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    C’est l’un des responsables, Youri Diatchenko, qui m’a fait visiter le « cimetière », créé en 1987. Ce dernier dispose de plus de trente tranchées spécialement aménagées pour enterrer la ferraille fortement contaminée. Parallèlement, un parking regroupe les engins récemment transférés de Rassokha, en attente d’enfouissement. Comme Bouriakovka se trouve à l’intérieur du périmètre de la petite zone (rayon de 10 km autour de la centrale), ce site ne jouit pas d’une grande publicité. Il continue pourtant à prendre de l’ampleur.

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    La zone interdite est un univers essentiellement masculin, où beaucoup d’hommes, des forestiers ou des écologistes aux ingénieurs, adorent leur travail tout en sachant qu’ils s’exposent à un danger permanent. Peut-être même en tirent-ils une certaine fierté. D’autres conversations me reviennent à l’esprit. Lorsque j’ai demandé à Valentin Antropov s’il lui arrivait d’aller à Bouriakovka, il m’a répondu d’un air bravache : « J’y vais souvent, et je vais aussi à Podlesny, là où le taux de radiation est de 1 000 R/h, et dans d’autres décharges. C’est normal ! »

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    Les eaux peu profondes de la rivière sont sans doute peu contaminées grâce aux travaux herculéens qui ont été réalisés pour empêcher les nappes phréatiques et les ruisseaux de se déverser dans la rivière, mais la vase est sûrement saturée d’isotopes radioactifs. Aussi écervelée que je sois, je ne foulerais certainement pas le rivage pieds nus, et encore moins le fond de la rivière.