Canan Marasligil



  • 280216

    2 avril 2016

    C’est plus ou moins la fin du monde, on sait pas trop pourquoi. Il y a ceux qui l’acceptent, qui tentent de compiler leurs souvenirs sur des ordinateurs, et ceux qui ne l’acceptent pas et qui errent dans des corridors souterrains à la recherche de satellites à investir pour programmer une vie spatiale. Je fais partie des uns, je fais partie des autres 1. Avec les premiers à travailler sur des ordinateurs aux modules flash inopérants (ils tournent sous Windows 95), avec les autres sous le sol à étrangler des créatures rocheuses aux peaux d’ignames visqueuses, des chaines rouillées qui leur découpent la gorge. Couru sous le soleil 2° avec H. 4km83. 32min27. Shuffle. Au retour cette image, subjectivity motherfucker, qui provient d’Amsterdam et de cette belle vidéo de Canan Marasligil (quel souvenir de lecture cet Ali et Ramazan). Il faut deux heures de temps pour lire tout le Mueller dessous : les notes 2 de bas de page. Pensais en virer trente, je n’en cocherai que quatre : 8, 125, 127 et 139. Si j’ai écrit hier Demain relire toutes les notes indépendamment du reste, supprimer celles qui n’ont pas de présence et renuméroter, c’est que c’est performatif.

  • 170117

    17 février 2017

    Mis à part ce moment dans l’après-midi avec Canan et Philippe agréable et heureux j’aurais tout aussi bien pu n’avoir pas été là ce jour, se dit-il soir venu en écrivant son journal, c’est-à-dire presque rien. Relis péniblement les mots d’hier et il va falloir en écrire derrière eh merde. 609 mots minables, forcés. Et 240 autres mots encore pires après ça signe que c’est bon, autant en rester là pour aujourd’hui sérieux (et L. m’écrit que le réel est dans nos cœurs).

  • Ce qui vient de toi ou moi vient de nous tous

    25 juillet 2021

    Philippe Aigrain nous a quittés brusquement le 11 juillet 2021 en montagne. Je crois savoir que ce jour-là dans les Pyrénées où il se trouvait il faisait beau. Un grand soleil. Avec des champs de fleurs à perte de vue. Les fleurs, son dernier poème, daté de la veille, leur est consacré. Chaque jour cent fleurs, dit le dernier vers, repris par Marie Cosnay dans son très bel hommage sur Mediapart. Il y a quelques jours, Canan Marasligil m’a confié ces mots en turc : « nur içinde yatsın » avant de me les traduire. Littéralement : qu’il repose dans la lumière. C’est sans doute un raccourci un peu gros mais souvenons-nous que ce jour-là il faisait beau, un grand soleil, et que les champs étaient en fleurs. Ce n’est peut-être pas un réconfort. Mais peut-être que ça l’est.

    Ces sept dernières années, et plus encore depuis qu’il avait pris en 2016 la direction des éditions publie.net, avec Philippe on se parlait quasiment tous les jours au téléphone, parfois plusieurs fois par jour. Même quand on ne se parlait pas on se parlait : des torrents de messages, email, texto et autres, et les conversations passionnées avec aussi Roxane et Julie, camarades publie.net, le plus souvent avec beaucoup d’humour. Avant mon départ de Paris l’été dernier, et avant l’épidémie de covid, nous nous voyions aussi très fréquemment. À l’échelle de la ville nous étions quasiment voisins. Je connaissais aussi bien le digicode de son immeuble que celui du mien. On était ensemble sur les bancs du Marché de la poésie ou du salon de L’autre livre à rencontrer nos lectrices et lecteurs, souvent. À espérer qu’il en vienne, aussi. Nous sommes allés ensemble à la rencontre d’institutions plus ou moins disposées à nous accompagner. On prenait le train ensemble pour Montpellier pour diverses réunions d’équipes. On faisait des lectures et des performances ensemble (les deux premières éditions du festival de poésie Ourdir qu’il avait contribué à lancer, avec Mathilde Roux d’abord, rejointe ensuite par Virginie Gautier, Fred Griot et d’autres). Je garde un souvenir ému et enjoué du lancement que nous avions fait au Cent du livre Une armée d’amants, de Juliana Spahr et David Buuck qu’il avait traduit (notre première collaboration pour en revoir le manuscrit, suivrait quelques années plus tard son premier roman Sœur(s)). C’était l’un de ces moments où le sort s’acharne un peu (il y avait ce soir-là beaucoup de rencontres programmées en même temps, et il est toujours difficile de faire venir du monde pour un livre sans présence des auteurs concernés) : un public assez restreint, qui aurait pu doucher notre enthousiasme. Mais cette lecture à deux voix, accompagnée de musique électro (Aliv), a fait beaucoup pour notre complicité, et j’aime à croire que même s’il était peu nombreux alors, le public présent dans la salle s’en souvient encore. Le titre de cet article est d’ailleurs tiré de ce livre. En voici le contexte :

    Ce qui vient de toi ou moi vient de nous tous, ce qui fait que nous voulons danser avec vous dans la vanne commune sans honte ni hésitation, car nous avons des guêpes plantées en nous et nous voulons que poussent sur nos corps des branches latérales monstrueuses qui dépassent nos tiges (les vôtres et les nôtres), pour courber le son des poèmes et des antipoèmes au-delà de l’horizon clos.

    Des poèmes et des antipoèmes il y en a eu. Sur son site, en direct. Sous forme de manuscrits dont il me racontait l’affre habituelle des envois, ou de livre-cartes auto-édité avec la collaboration de Christine Jeanney (ce sera les Versées). Ou dans des formes plus expérimentales, comme ses Morphoses dont Antonin Crenn a rendu compte dans son article il y a peu et incarnées lors de la seconde édition d’Ourdir. Mon préféré restera sans aucun doute le magnifique Enfance / Adage sur le nom de Ravel, écrit à quatre mains avec (encore une fois) Christine Jeanney, sur le rythme de l’Adagio du concerto en sol majeur de Maurice Ravel. Une expérience de poésie du web pensée pour amener une forme de lenteur au creux de la vague frénétique des lectures expéditives sur les réseaux, et dont je m’inspirerai côté code pour créer la version web de Kalces de Florence Jou (avec tous ses conseils et son soutien). L’une de mes premières pensées quand j’ai appris sa disparition a été de me dire, que vont devenir ses textes, passés, présents et à venir ? Il nous revient en partie de continuer, eux, sans lui, à les faire vivre, ne serait-ce qu’en les (re)lisant.

    Philippe et moi, on se retrouvait aussi par hasard et sans préméditation à des rencontres ou des lectures en librairie ou ailleurs. On partageait le plus souvent nos coups de cœur du moment, c’était même ainsi que se terminaient le plus souvent nos appels professionnels. Philippe était un lecteur éclectique, capable de transmettre aussi bien son goût pour Mallarmé que Philip Pullman (qu’il évoque ici), de Siri Husvedt ou les romans dits jeunesse de Doris Lessing (Mara and Dann), de la Phénoménologie de la perception de Merleau-Ponty à la Théorie du drône de Grégoire Chamayou, de Volodine ou de Kae Tempest. Savoir que l’un des derniers (sinon peut-être le dernier) livres à l’avoir touché est Les cercueils de zinc d’Alexievitch nous rapproche plus encore. Bien d’autres choses aussi. Sa sensibilité artistique était très étendue : musique, cinéma, photo, cuisine, cultures étrangères, sans oublier évidemment son principal domaine d’expertise : les libertés numériques et la philosophie des communs. Il aimait beaucoup de choses très différentes et jamais son savoir n’était un frein ou un obstacle à l’échange, au contraire. Il y avait chez lui une douceur, une humilité, une recherche permanente d’hypothèses, de pistes, de rebonds... Ce qui me frappe aujourd’hui c’est à quel point, dans nos discussions, nous finissions toujours par nous dire qu’il fallait trouver un autre chemin lorsqu’on n’était pas entendu, écrit Anne Savelli. C’était exactement ça.

    En fait il faut savoir qu’à force d’échanger ensemble (j’aime bien ce mot, échanger), une partie de son langage a infusé dans le mien. Il y a des formules que j’utilise que je ne disais pas avant, qui viennent de lui. Je sais aujourd’hui que ce sont des choses que je continuerai à dire pour le restant de mes jours, en sachant à qui je les dois. Des expressions très simples, du genre c’est remarquable ou c’est précieux et bien sûr mon préféré, quand nous étions pour une raison X ou Y, pris dans le quotidien de la maison d’édition, prêts à réagir un peu vivement à un petit coup dur (ça arrive) : pas de panique. Et voilà, en trois mots, à l’écrit ou à l’oral, on revennait sur terre, où il nous accueillait en douceur et chaque problème trouvait calmement sa solution.

    Et voilà que revoilà le mot douceur qui revient si souvent dans les hommages et messages des uns et des autres. À le lire, et compte tenu du nombre de personnes différentes qu’il a touchées, d’horizons si variés, c’est remarquable justement que tous ces fragments dessinent au fond le même portrait. Ce n’est pas si fréquent.

    En fait, c’est très simple : pour dire un peu le rôle que Philippe a joué auprès de nous toutes ces années, au sein de la maison d’édition en général, et vis à vis de moi pour une part plus personnelle, disons simplement que quand il nous arrive de nous demander comment réagir face à telle ou telle situation, quand il nous est possible de prendre un raccourci pas très net, ou que la tentation se fait sentir de brusquer un peu les choses, il nous suffit de nous dire qu’est-ce que Philippe ferait dans cette situation ?, qu’est-ce qu’il dirait, lui ?. Voilà. C’est facile. Et je ne peux que répéter ici la fierté qui est la nôtre d’avoir pu avec lui défendre un projet qui met à ce point au cœur de nos efforts la notion de bien commun. Au sens propre bien sûr, quand on connaît tous ses combats en la matière, sur le plan numérique et politique (la Quadrature du net, J’accueille l’étranger, notamment). Mais aussi dans le sens très simple de faire bien les choses. Être quelqu’un de bien. Encore une expression qui revient souvent dans les messages des uns et des autres, à commencer par les miens quand je parle de lui, tant de toute évidence quelqu’un de bien réellement il l’était.


  • ↑ 1 Mais dans la réalité, j’ai penche plus vers l’ubac que vers l’adret.

    ↑ 2 Lu au flotoir de Florence Trocmé dont la lecture d’Oblique infuse son journal (est-ce un mode d’écriture plus ou moins pointu qu’une chronique ? je ne sais pas) :

    chaque corps humain émet-il une fréquence donnée, une note. Suis-je un fa# ou un sol bémol ?